Les récits de faits divers et leurs blessures inutiles


Les faits divers se sont installés très tôt dans la presse imprimée. Ils continuent d’occuper une place de choix dans les quotidiens d’aujourd’hui. Ils disputent leurs manchettes aux événements qui informent sur la marche du monde ou la vie des communautés locales. Depuis quelques années, leur présence s’accroît dans le temps pourtant compté des journaux télévisés. Par leur caractère en rupture de normalité, ils interpellent, touchent ou révulsent.
Il n’est pas étonnant que les lecteurs et internautes leur prêtent attention et que leurs récits suscitent autant de réactions. Compassion ou aversion, l’écho émotionnel des faits divers dans le public est audible. Chacun se sent aussitôt concerné.
Puisque l’émotion oriente naturellement la lecture des faits divers, elle risque en permanence d’en orienter le récit. Les sentiments ne sont pas interdits aux journalistes, qui sont des êtres humains comme les autres. Simplement, leur expression devrait respecter quelques garde-fous.
Autant que les faits eux-mêmes, ces garde-fous sont sujets à questionnement. Le médiateur en fait l’année durant son ordinaire.
Le partage entre la nécessaire information et le voyeurisme gratuit en est un. Où se situe la limite? La victime est vulnérable à toute rupture d’équilibre, sa famille aussi, sa mémoire si elle est décédée. Il arrive que la victime elle-même ou des proches consentent à une mise en lumière crue des événements subis et de leurs conséquences, sans que ce consentement soit forcément éclairé. Cela concerne au premier titre des photographies, ou des témoignages à chaud, dont les intéressés acceptent une publication sans toujours en mesurer les conséquences. Pour les autres et pour eux-mêmes.
Les situations critiques requièrent de la part des journalistes une attention particulière au principe de précaution. Telle image, tels propos risquent-ils d’infliger des blessures inutiles?
Des lecteurs se sont plaints en mai dernier de la part faite par la presse, après la mort de la jeune Marie, aux délires de Claude D. sur les réseaux sociaux. Des actions se sont alors engagées pour obtenir la fermeture des pages numériques incriminées, en particulier son profil Google + sous le pseudonyme de «Teddy  DesBois».
Six mois plus tard, une internaute ayant reçu par courriel, via le réseau social, une invitation à se connecter au profil du Teddy en question, Le Matin (édition du 9 novembre) s’étonne du maintien de l’accès au site. En effet. Mais pourquoi publie-t-il à nouveau, sous forme de captures d’écran, des «propos obscènes» – ce sont ses termes mêmes – au sujet de Marie? Quel besoin d’attester ainsi la réalité de l’accès litigieux? Douterait-il à ce point de sa propre crédibilité, qu’il s’agirait de conforter, preuves à l’appui, aux yeux des lecteurs? Personne n’aurait songé à contester les faits rapportés. La principale photographie illustrant l’article (la page d’accueil du site de Claude D.sur l’ordinateur de l’internaute) aurait largement suffi. Dans le journal, il n’y a plus aujourd’hui rien à comprendre ni à expliquer du comportement pervers de Claude D. Il n’y a plus qu’à revoir et relire.
De l’exploitation de tels propos obscènes, il n’avait été déjà que trop question au moment des faits. Le médiateur avait alors répercuté des réclamations fondées. Apparemment sans le moindre effet. Une fois de plus, sans aucune justification, c’est porter atteinte à la mémoire de la jeune femme, c’est blesser ses proches.
Dans de telles affaires, le principe de précaution convoque le tact, mais aussi une attitude peut-être passée de mode en ce début de XXIe siècle, qui s’appelle la pudeur.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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