Adeline, encore: pourquoi cette Maternité?


«Oui, mais… Et l’image de l’enfant?» En effet. Le médiateur ne s’est pas arrêté dans son dernier billet sur la publication d’une photographie d’Adeline portant dans ses bras sa petite fille, née voilà huit mois. Parue dans Le Matin du 14 septembre et dans Le Matin Dimanche du lendemain.
Il y a quelques raisons à cela. L’ampleur du drame, son retentissement social, le jaillissement de nombreuses questions sur son traitement journalistique justifiaient de la part du médiateur une réaction rapide, quelques orientations générales quant au comportement des médias à l’égard de la victime et du présumé coupable. Il était plus délicat d’aborder sans plus de recul la parution de cette «Maternité». Il ne suffisait pas d’écouter le lecteur qui s’interroge, proteste ou s’indigne devant une conduite émotionnelle. Encore fallait-il prendre le temps de s’enquérir des motifs des rédactions.
C’est désormais chose faite. Les rédactrices responsables du Matin et du Matin Dimanche ont eu le loisir de s’en expliquer.
Premier argument commun aux deux journaux, et d’ailleurs fréquent, la photographie a été largement diffusée sur les réseaux sociaux, dès le début, par des proches d’Adeline. Sa présence dans l’espace public ouvert par l’Internet servirait ainsi de caution à une reprise par des médias traditionnels.
Une telle garantie ne serait cependant pas assurée dans tous les cas, puisque la rédactrice en chef du Matin Dimanche, Ariane Dayer, précise: «(…) nous faisons une utilisation très prudente des photos prises sur les réseaux sociaux. Nous renonçons à publier une immense majorité de ces images».
Sa consœur du Matin, Sandra Jean, renchérit: «Nous opérons à chaque fois une pesée d’intérêt. Y a-t-il un intérêt public prépondérant ou non à les publier. Il va sans dire que si nous répondons par l’affirmative, nous cherchons toujours à obtenir l’autorisation des proches».
La présence visible de contenus sur la Toile ne leur confère pas nécessairement, en effet, un caractère public. En soi, elle n’autorise pas une reprise sans autre précaution.
Deuxième justification, la photographie a paru, mais le visage de l’enfant a été flouté. Il existe bien quelques nuances dans l’efficacité du procédé entre les deux journaux, ainsi qu’en comparaison avec la pixellisation proposée par L’Illustré du 18 septembre. L’intention déclarée est  de «respecter la sphère privée» (Ariane Dayer) – elle recoupe par ailleurs la recommandation déontologique d’assurer aux enfants «une protection particulière». L’image a été utilisée «avec retenue et dans un contexte particulier» (Sandra Jean). Dans le même contexte, d’autres journaux ou médias ont néanmoins renoncé à toute publication.
Malgré les précautions prises,  s’imposait-il de publier cette image? Ne suffisait-il pas de mentionner, comme tous les médias l’ont fait, que la victime venait d’être mère? Selon la rédactrice responsable du Matin, il s’agissait de remettre la victime «dans un contexte humanisé». Adeline n’était pas qu’une psychologue. Elle était également mère. Cet élément est considéré comme sensible lorsque l’exercice d’une fonction en institution suppose «des risques importants». Le Matin Dimanche se prévaut d’une explication plus spécifique. Selon Ariane Dayer, la maternité est «une donnée fondamentale dans le profil d’Adeline puisque – c’était l’objet même de notre article – sa mère expliquait qu’avoir un enfant l’avait conduite à envisager d’abandonner son travail».
La photographie illustrait donc ce propos, que l’enquête devrait confirmer. Alors, indispensable, vraiment? «De nos jours, l’information ne peut pas se contenter d’être seulement conceptuelle. L’image en fait partie, elle incarne la thématique», remarque encore Ariane Dayer.
L’image a pris depuis quelques décennies une place considérable, jusque dans les quotidiens. Son usage n’empêche cependant pas de nombreuses informations de rester «abstraites», soit dépourvues d’illustrations, sans pour autant perdre en force ni en pertinence. Des intérêts supérieurs, liés notamment au respect de victimes, imposent parfois que tout ne soit pas dit ni montré.
Reste un dernier sujet d’interrogation: la prise en compte de la famille et des proches. Les parents d’Adeline ont accepté de s’exprimer au cours du journal télévisé. Son entourage a visiblement collaboré au reportage de L’Illustré, qui présentait de nombreux documents photographiques, dont l’image de maternité dont il est ici question. Quant à lui, le compagnon d’Adeline, père de l’enfant, a demandé aux médias romands, par une lettre de son avocat du 16 septembre, de ne plus la publier. La requête a été suivie d’une autre, les priant de respecter l’intimité de la famille le jour des obsèques. Tout cela est parfaitement compréhensible. Tout cela a été compris. La tenue des obsèques a fait l’objet d’une annonce sobre. Leur couverture a respecté la discrétion attendue.  A ce jour, la photographie n’a plus été publiée.
Dans leur ensemble, les journaux lémaniques sous observation du médiateur n’ont pas été exempts d’approximations, d’incohérences, sinon de dérapages. La volonté de respecter la malheureuse victime a été cependant assurée. Sous les conditions nouvelles de l’immédiateté constitutive de l’Internet, serait-il par ailleurs raisonnable d’attendre de chacun d’eux qu’il rende, du premier coup et aux yeux de chaque lecteur, une copie sans faute?

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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