Au-delà de la nausée


Cela ne pouvait pas manquer. Le médiateur se trouve une fois de plus (une fois de trop) confronté aux questions que se pose le public après un acte criminel abominable. Sur quels fondements, juridiques, déontologiques repose le traitement réservé par les médias à l’auteur présumé, à la victime? Le dire sans attendre: les considérations attendues du médiateur consistent à disséquer froidement des pratiques professionnelles, alors que l’émotion qui saisit chacun ne l’épargne pas non plus. De telles observations s’apparentent aux actes d’un médecin légiste. Comme ce fut le cas le printemps dernier, lors du meurtre de Marie, il est impossible de se saisir de telles questions sans devoir surmonter un tenace sentiment de nausée.
Une lectrice de Bassecourt (Jura) écrit donc ces mots :
«Je souhaiterais avoir une simple explication concernant une pratique que j’ai constatée sur le site et le journal du Matin, mais aussi dans d’autres titres de Tamedia.
« Dans le cas de la mort d’Adeline, pourquoi est-ce que son nom est parfois donné en entier (…) et son visage non flouté? Et d’autres fois pas? J’ai aussi vu une image d’Adeline avec son bébé, qui lui est flouté, mais pas elle ; cette image  semble avoir été « empruntée » sur Facebook (le
Blick a utilisé la même image en la créditant ainsi).
« Pareil pour son assassin présumé. Pourquoi montrer son visage, puis le flouter. Donner son nom en entier, puis juste Fabrice A.?
« Est-ce légal (droit suisse)? Pourquoi tant de différences entre médias (RTS, Tamedia)?»
Cette lectrice remercie d’avance le médiateur pour ses «lumières». Hélas! Il ne se trouve pas de «simple explication». Au mieux quelques balises.
L’une d’elle, et sans doute la plus digne de considération, concerne le traitement réservé à la victime. Il existe en Suisse depuis vingt ans une loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions ou LAVI, révisée en 2007. Elle impose aux autorités de protéger la personnalité de la victime et de taire son identité, à moins que ce soit dans l’intérêt de la poursuite pénale ou que la victime y consente. Une directive de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes précise par ailleurs que «dans les affaires de mœurs, les journalistes tiennent particulièrement compte des intérêts des victimes. Ils ne donnent pas d’indications permettant de les identifier».
Mais quelle est la pertinence de telles précautions lorsque la victime est morte, après qu’un avis de disparition a été largement diffusé, divulguant son identité et son image photographique?
De manière ordinairement mal acceptée par le public, les auteurs supposés d’infractions font également l’objet d’une protection de la personnalité, au nom de la présomption d’innocence. Ils ne devraient pas se voir attribuer crimes ou délits avant tout jugement, bien que les faits puissent dans certains cas paraître indubitables et même après des aveux. Sauf exceptions dûment répertoriées par la déontologie journalistique, leur identité ne devrait pas non plus être rendue publique.
Cela ne semble pas moins illusoire dans le cas du meurtre d’Adeline, à cause de la publicité d’emblée accordée à la disparition: l’existence d’un avis de recherche permettant d’identifier le détenu en fuite, à quoi s’ajoutent en l’occurrence des raisons liées à sa probable dangerosité et relevant d’un intérêt public prépondérant. L’une des exceptions, justement, admises par les normes déontologiques.
Pour tenter de le dire en termes aussi simples que possible, les noms et les images de la victime et de son meurtrier présumé pouvaient être diffusés dans la phase de recherche. Un pas en arrière devrait d’imposer après que le corps de la première a été découvert et que le second a été arrêté.
Dans un temps encore marqué par l’émotion collective, c’est beaucoup demander. Le traitement médiatique n’est pas exempt d’incohérence, comme le relève la lectrice de Bassecourt. Le Matin cependant, puisqu’elle le mentionne, ne parle dans ses éditions du lundi 16 septembre que de «Fabrice A.», dont le visage est en partie dissimulé par un bandeau noir. Sur le site Internet du journal, ce même lundi, les scènes de son arrestation le montrent avec le visage flouté. Ce traitement correct ne prive les lecteurs d’aucune information.
 

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!