Querelle de chiffres


Un lecteur de La Côte tombe sur un titre en première page du Matin, le 5 juillet. Il lit: «Les lesbiennes osent davantage se mettre en couple». Le sens est ambigu. Il peut signifier que les femmes homosexuelles sont plus nombreuses à franchir le pas du partenariat que les hommes. Ou qu’elles y recourent davantage que dans un passé récent.
Le lecteur se reporte à l’article concerné, dans les pages intérieures. Le titre est plus général: «De plus en plus de femmes sont en couple ». Mais un sous-titre fait aussitôt pencher la balance du côté de la première interprétation: «En Suisse, le nombre de lesbiennes qui ont fait appel au partenariat enregistré en 2012 dépasse celui des gays».
L’auteur de l’article se réfère à un communiqué de l’Office fédéral de la statistique, qui remonte au début de l’année. Le lecteur y découvre une réalité différente: le nombre des unions entre partenaires masculins s’est élevé à 428 en 2012, alors que celui des unions entre femmes est notablement inférieur puisqu’il atteint 267 seulement.
Il est en revanche établi que cette année-là, la progression des mariages entre gays est plus faible (+ 0,5%) que l’augmentation proportionnelle des unions entre lesbiennes (+ 8,5%). La différence  tient tout simplement à l’univers considéré, soit le nombre de couples pacsés en Suisse depuis 2007. Cet univers est déséquilibré selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes – ce qu’indique par ailleurs Le Matin.
Il est donc faux d’affirmer que le nombre de lesbiennes qui ont fait appel au partenariat enregistré l’an dernier «dépasse celui des gays». Le lecteur souhaiterait qu’un rectificatif soit apporté au sous-titre fautif. Il s’adresse à l’auteur de l’article. Celui-ci choisit bizarrement de camper sur sa position, s’accrochant à la seule formulation du titre de l’article, correcte à défaut de neutraliser la signification du sous-titre. Il en aurait peu coûté, semble-t-il, de préciser les choses sans attendre. Le lecteur a donc présenté une réclamation au médiateur.
Impossible de lui donner tort. Dans un récent billet, «Des journalistes trop crédules?», il était question dans cette Page du médiateur d’un ouvrage du sociologue Gérald Bronner. Suivant l’auteur, il indiquait quelques biais de l’intelligence humaine. Ainsi, «lorsqu’il s’agit d’interpréter des statistiques, elle peine à intégrer la donnée décisive de la taille de l’échantillon». Les journalistes, rédacteurs ou titreurs, ne sont donc pas à l’abri d’un tel effet pervers!
Une édition chasse l’autre. Dans la vie d’un journal quotidien, l’incident est minuscule – et plus encore en regard de la récente perquisition au domicile de l’un de ses journalistes d’enquête! Dans l’expérience d’un lecteur, il est malheureusement perçu comme significatif. Faut-il rappeler au surplus qu’un journaliste crédible n’est pas celui qui ne commet ni erreurs ni imprécisions, mais celui qui sait les reconnaître lorsqu’elles lui sont signalées?

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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