Les maux de nos mots


La discussion n’est pas de toute première fraîcheur, mais sa pertinence n’est pas affaire de saison. Une main amie de la Riviera a transmis au médiateur copie d’un extrait de La Gazette du 5 juillet. Non pas une page tirée des archives de l’illustre quotidien vaudois disparu. Mais la chronique «Réflexion» du mensuel de la fonction publique de l’Etat de Vaud. Cette publication est destinée à un public interne à l’administration et aux membres d’institutions cantonales.
Le chancelier d’Etat Vincent Grandjean s’en prend à la banalisation et à l’abus de mots porteurs de violence dans les médias. Le prétexte de cette mise en question est le titre d’un éditorial de 24 heures du 12 juin dernier sur la réforme de la nouvelle loi sur l’enseignement obligatoire: «L’Ecole mérite mieux que la dictature». Le chancelier est dans son rôle, au service de l’institution.
L’opinion du journal est soutenue par une enquête que restituent les titres du jour. En première page, on parle de «climat de plomb», de «tensions», de «doyen recalé, profs démotivés ou apeurés». En tête du dossier du jour, d’«intimidations et tensions» ou encore de «printemps pourri à l’école». La cible est le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), dont 24 heures dénonce l’intransigeance.
Plus que la critique, c’est l’usage du terme «dictature» qui chiffonne le chancelier. Il le juge excessif. Au sens strict, il l’est. Mais il est aujourd’hui assez largement banalisé, notamment dans des sociétés qui n’en ont jamais souffert. De ce fait, son usage ne relève pas d’une exagération telle qu’elle ne saurait tromper le lecteur – argument qu’avait invoqué le Conseil suisse de la presse en 2008 à propos de la déclaration d’un chef d’entreprise reprise  par la Weltwoche, selon laquelle un syndicat se comporterait «à la manière de la Gestapo».
La nouvelle loi scolaire sera mise en vigueur à la prochaine rentrée. Elle a été approuvée par le peuple en 2011. Pour décrire l’intransigeance des cadres du DFJC, sans doute était-il possible de trouver d’autres mots que «dictature» : rigueur excessive peut-être, rigueur mal supportée par le corps enseignant… Oui, mais comment faire entrer les nuances dans un titre d’une colonne?
Au fond, c’est moins ce débat occasionnel qui fait l’intérêt des considérations du chancelier aux allures de plaidoyer pro domo. C’est une remarque plus générale: «Ce qui inquiète, toujours d’avantage, c’est l’accoutumance à des mots porteurs de violence dans les textes, titres, sous-titres, mises en exergue, tous médias confondus».
Des divergences apparaissent au sein d’un exécutif, et voilà ses membres en train de «s’écharper » – exemple donné comme réel par le chancelier. Il est facile de le décliner. Un gouvernement est désavoué en vote populaire, et le voilà «baffé». Une réalisation artistique est critiquée, et la voilà «flinguée». Un dirigeant est remercié, et le voilà «viré»  – formulation, il est vrai, moins hypocrite que le coutumier «a choisi de donner une nouvelle orientation à sa carrière». Le vocabulaire belliqueux est utilisé à diverses sauces, sans égard pour le sens réel des mots.
Question: les médias se contentent-ils de reprendre des expressions populaires ou contribuent-ils à les façonner? Cela ferait un joli sujet de rédaction pour la rentrée.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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