Les médias et la mort de Marie


L’abominable ne connaît pas de frontières. L’enlèvement et la mort de Marie bouleversent les esprits, dans ce petit coin du monde épargné par les atrocités répertoriées chaque soir par les journaux télévisés.
Sous l’émotion partagée, l’incompréhension. Comment se fait-il que le ravisseur se soit trouvé astreint à de simples arrêts domiciliaires, alors que ses antécédents semblaient requérir une plus étroite surveillance? Les médias ont très rapidement ouvert le débat, déployant ici leur fonction critique en démocratie. Le thème en est: la Justice et la mort de Marie.
Mais le récit du meurtre et l’exploration de son contexte n’ont pas échappé non plus à des interrogations, dont le médiateur s’est trouvé diversement saisi. Il s’agira donc ici d’un autre sujet: les médias et la mort de Marie.

Comment désigner le ravisseur récidiviste?
Dans le déroulement des faits, la première des questions est celle à laquelle le public, non sans raison, est le plus indifférent. Elle porte sur la manière de désigner publiquement le ravisseur récidiviste. Elle interpelle pourtant invariablement les professionnels de l’information.
Dès qu’elle a eu connaissance de l’enlèvement, la police a diffusé à l’intention des médias le nom et le portrait de l’homme recherché, en se fondant sur les indications d’un témoin. Aussitôt relayée par les journalistes, une telle publicité trouve sa légitimité dans une possible dangerosité du ravisseur. La population ne peut être laissée dans l’ignorance des faits et de l’identité de leur auteur présumé.
Plusieurs médias publient d’emblée son nom et sa photographie. D’autres le désignent de manière encore vague et masquent son portait d’un bandeau noir. Plus tard, alors qu’il a avoué et que le corps de la jeune victime a été découvert sur ses indications, certains médias continuent de flouter son visage et de s’en tenir à l’usage du prénom et de l’initiale du nom. De sites Internet en manchettes des quotidiens, de pages imprimées en journaux télévisés, c’est comme si toute la gamme des pratiques journalistiques était en quelques jours passée en revue.
Les journalistes devraient s’abstenir d’identifier publiquement une personne quelconque lorsque la protection de sa vie privée l’emporte sur l’intérêt du public à une identification. Le Conseil de la presse précise qu’une telle protection devrait opérer même lorsqu’il s’agit d’un crime particulièrement odieux. Pendant les heures qui précèdent l’arrestation, il paraît évident que l’intérêt public l’emporte sur les intérêts privés du ravisseur.
L’arrestation, les aveux, la découverte du corps changent la donne. Au sens strict, et jusqu’au prononcé d’un jugement par un tribunal, l’homme appréhendé devrait être tenu pour l’auteur supposé du meurtre, à défaut d’être présumé innocent comme le voudrait une pleine orthodoxie pénale. Et retrouver par conséquent un relatif anonymat dans les récits médiatiques. Mais quel est l’effet réel d’une telle précaution au temps de l’Internet, quand il suffit d’un ou deux clics pour tout savoir, tout dévoiler, tout retrouver? Certains médias (l’Agence télégraphique suisse, le 19:30 de la Télévision romande, par exemple) s’en tiennent toutefois à une remarquable sobriété. Celle-ci se justifie aussi par le souci de protéger les proches du récidiviste.  Le Matin signale que ses parents choisissent de déserter leur domicile de la Tour-de-Trême, pour échapper à l’attention de leur milieu social. L’entourage de Marie n’est pas le seul à souffrir.

Le respect de la victime et de sa famille
Toute victime jouit selon la loi d’une protection très forte de sa personnalité. Les plus grandes réserves sont émises au sujet de la divulgation de son identité, que les journalistes sont tenus d’observer. A l’annonce de sa disparition, et malgré un terrible pressentiment, le sort de la jeune Marie n’est cependant pas encore celui d’une victime avérée. Il s’assimile à celui d’une personne disparue et justifie ainsi une communication relevant de l’avis de recherche. La Police vaudoise donne donc son signalement, son lieu de domicile, mais sans publier son patronyme. Elle communique également aux médias une photographie, qui est largement reproduite dans les premiers récits médiatiques.
Les renseignements fournis par les autorités de police sont suffisants pour mettre les journalistes sur d’autres pistes. L’identité complète de Marie est rapidement établie. Des contacts sont alors noués avec ses parents vivant à Villars-sur-Ollon, où son père est pasteur de la paroisse. Il ne s’agit plus d’obtenir des faits, mais de recueillir un témoignage. Les normes déontologiques requièrent le consentement du témoin et proscrivent toute forme d’intrusion. Au-delà, tout se joue dans des relations de personne à personne. Il y faut beaucoup de tact. C’est ce qu’a très bien expliqué un jeune journaliste du Matin, dans «Médialogues» de la Radio suisse romande. Le reporter du quotidien recueille les propos du père deux jours de suite: alors que sa fille adoptive n’est encore que disparue, puis après la découverte de son corps. L’exercice est périlleux. Dans le journal, les entretiens sont empreints de respect et de dignité.

Les dangers de la marge
Le ravisseur a été condamné une première fois pour le meurtre d’une compagne, en 1998. La reproduction d’un tel acte serait exceptionnelle, selon des experts. Elle pose dès lors un faisceau de questions, qui conduisent les médias à fouiller dans les marges, à chercher à définir le profil du meurtrier. Se découvre ainsi sur le réseau social Google + un compte tenu sous pseudonyme, qui en révèle l’immaturité et la perversité.
Le procureur général du canton de Vaud, Eric Cottier, entreprend sans attendre des démarches pour obtenir de Google la suppression du profil litigieux. Elles sont laborieuses. La divulgation le vendredi 17 mai, dans les éditions et sur les sites Internet du Matin et de 24 heures, de son existence assortie de l’indication du pseudonyme suscite la protestation d’un philosophe lausannois, ami de longue date du père de la victime. Tant que le profil sur Google + est accessible, une telle information constitue selon lui une incitation au voyeurisme. La difficulté du Ministère public à faire fermer la page Google incite 24 heures à retirer le soir même l’article de son site; l’information subsiste sur celui du Matin.
L’édition du Matin du lendemain, samedi 18 mai, présente sur une double page un profil psychologique du récidiviste. L’article est illustré de reproductions, par captures d’écran, de propos et d’images mis en ligne sur sa page Google +. Consulté comme expert et cité dans l’article, le psychanalyste Thémélis Diamantis en demande la suppression sur la Toile «afin de préserver l’entourage de la victime d’une souffrance inutile et intolérable». Selon lui, il ne sert à rien de dénoncer des «monstres» si dans ce même mouvement «on alimente ou attise un fond pervers existant – à des degrés infiniment variables – chez le public».
Le procureur général Cottier intervient de son côté auprès du journal: «(…) à supposer même que l’on reconnaisse un intérêt à expliquer, extraits à l’appui, ce que Claude Dubois étalait sur son profil, toute contribution apportée à l’accès à ce dernier est, même involontairement, non seulement une faveur exorbitante faite à l’auteur, mais surtout une atteinte à la mémoire de Marie et à la paix à laquelle ont droit ses parents et ses proches».
La rédactrice en chef du Matin décide alors de faire retirer du site les captures d’écran, tout en assurant que le seul objectif du journal dans cette affaire a été de comprendre «comment ceci a pu avoir lieu».
Entre information et incitation au voyeurisme, la frontière est «parfois ténue» comme le souligne encore le psychanalyste. Le médiateur ne peut que le rejoindre. Les pratiques nouvelles sur l’Internet contribuent à la fragiliser plus encore. La circulation accélérée et sans contrôle des images et des commentaires sur la Toile rend de plus en plus difficile le respect de normes déontologiques conçues pour les «vieux médias».

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Il me semble que la vraie question éthique n’est pas assez clairement abordée. Vous vous associez aux réserves critiques du Dr Thémélis Diamantis, parfaitement justifiées par ailleurs. Mais celles-ci me paraissent essentiellement prudentielles; il s’agit d’éviter de favoriser un penchant psychologique plus ou moins présent chez la plupart des individus, et qu’on estime pour diverses raisons problématique. Mais avec ça, on reste en deçà de ce qu’on appelle habituellement le bien au sens éthique. Or, dans le cas d’espèce, cette seconde dimension est également présente. C’est elle également qui, me semble-t-il, devrait faire l’objet d’une réflexion accrue de la part des journalistes. En l’occurrence, cette dimension proprement éthique est et était représentée par la façon dont ces publications attentaient à la mémoire de la victime et au respect que nous devons tous à ses parents. En quel sens? En ceci non seulement qu’elles dévoilaient, indirectement, les détails des relations sexuelles qu’elle avait prétendument entretenues avec celui qui devait devenir son meurtrier (on sait que dans d’autres cas, les descriptions faites par C.D. relevaient du fantasme plus que de la réalité), mais qu’elles donnaient de la victime une image déformée par le regard d’un pervers. Le respect dû à la mémoire d’une victime me paraît être un bien éthique devant lequel les réflexions prudentielles sur la limite entre l’information et le voyeurisme se trouvent relativisées. Car, dans ce cas, le bien n’a plus un sens adverbial (autorisant la gradation en plus ou moins bien), mais un sens absolu: il n’y a que l’opposition entre bien et mal (je reprends la distinction terminologique de Tugendhat, tant dans son éthique que dans son anthropologie, L’homme égocentré et la mystique). Ce point, il me paraît qu’il faudrait le souligner fortement.

Cher Monsieur, bravo pour votre article relevant du respect de la dignité humaine, plein de véritable empathie. Il est vrai qu’à la lecture de certains détails….nous avions le coeur serré à l’image de ces pauvres parents lisant ces détails sordides qui ne relevaient pas de l’information, mais du sensationnel.

Mireille Luiset
Conseil Municipal Ville de Genève

Depuis quand la sécurité des citoyens dépend-elle de médecins, philosophes et psychanalystes? Une expertise pesychiatrique se doit d’être pratiquée avant toute mise en liberté complète ou partielle. Ou le coupable faisait-il partie du Projet Socrate? On trouve toutes ces infos en tapant simplement sur la barre le nom de ce médecin. De quoi rester éberlué face à la légereté qui permet de mettre en liberté un individu aussi dangereux,surtout quand on sait la non-fiabilité des bracelets électroniques.