Des journalistes trop crédules?


Les journalistes ne sont donc pas des manipulateurs nés. Simplement, ils ne sont pas moins dupes que les autres. C’est la nouvelle qu’apporte le sociologue Gérald Bronner dans son essai La démocratie des crédules (Presses universitaires de France). Rassurante sous l’aspect moral. Non sous l’aspect cognitif, puisque les journalistes sont par ailleurs responsables de la diffusion d’informations contribuant à notre connaissance du monde.

La croyance contre la connaissance
Les exemples sont multiples d’affirmations ou théories saluées par un grand retentissement médiatique, alors qu’elles ne résistent pas plus à la critique scientifique qu’au démontage des mécanismes mentaux qui les construisent. Mais il est alors souvent trop tard. La croyance s’est si solidement installée dans l’opinion que l’on se fait des choses qu’elle résiste aux arguments fondés sur la connaissance la mieux établie.
Bronner cite le cas du vaccin ROR (rougeole, oreillons et rubéole), qu’une étude trompeuse de la fin des années 1990, portant sur douze cas seulement, mit en relation avec diverses pathologies, dont l’autisme. L’article qui en rendit compte, publié pourtant par la revue The Lancet, fut contredit par plusieurs études, l’auteur se rétracta, le Medical Council britannique le condamna. Il reste que la couverture vaccinale chuta et que les cas de rougeole subirent alors une notable recrudescence.
De la même eau, et toujours selon Bronner, la dangerosité de la molécule de l’aspartam ou des OGM, les méfaits des lignes à haute tension et des antennes de téléphone mobile, les leucémies infantiles provoquées par la proximité de centrales nucléaires. «L’inquiétude, écrit l’auteur, est un excellent produit médiatique».
Sur le registre social, l’ouvrage évoque, parmi d’autres cas, la rumeur qui a emballé la France en 2003, lorsque le maire de Toulouse fut l’objet d’accusations graves, mais infondées, portées par un tueur en série. Ou encore le feuilleton sur «la vague de suicides» chez France Télécom, en 2009 et 2010, et leur attribution à la stratégie de l’entreprise. Enfin, sur le registre politique, la fortune rencontrée par les théories du complot, à commencer par l’implication de la CIA dans les attentats du 11 septembre 2001.

Les mécanismes pervers de l’intelligence
La crédulité est un effet pervers de l’intelligence humaine, avance Bronner. Celle-ci retient spontanément les informations renforçant son inclination première (le «biais de confirmation») et tend à négliger les faits qui la contrarient. Elle est rétive au hasard, quand elle considère la «loi des séries» comme une anomalie significative: plusieurs accidents d’avions qui surviennent le même mois, par exemple, plutôt que de se trouver répartis «équitablement» tout au long de l’année (l’effet «râteau»). Lorsqu’il s’agit d’interpréter des statistiques, elle peine à intégrer la donnée décisive de la taille de l’échantillon. Elle est vulnérable à «l’effet Fort», du nom de l’écrivain américain apôtre du paranormal Charles Fort (1874-1932), qui consiste à accumuler en faveur d’une thèse, à la façon d’un millefeuille, des arguments disparates, sans autre relation les uns avec les autres que de construire ou renforcer une conviction – pratique ordinaire des théoriciens du complot.
Gérald Bronner définit le marché cognitif comme «l’espace fictif dans lequel se diffusent les produits qui informent notre vision du monde: hypothèses, croyances, informations, etc.» Or l’Internet est aujourd’hui «l’outil idoine» de la libéralisation de ce marché cognitif. Les propositions y sont infinies, leur accessibilité pratiquement illimitée, les qualifications de chaque participant sont gommées par une participation profuse en quête d’une «intelligence collective». Le risque est de tomber dans l’ornière creusée par une radicalisation simplificatrice de l’idée de Condorcet: dans une assemblée délibérative, le nombre de participants à une décision en renforcerait la pertinence.

Les journalistes cernés
Plus que jamais, par les effets accélérateurs et multiplicateurs de l’Internet, les journalistes sont cernés par des propositions de sens. Les avis hétérodoxes, les hypothèses douteuses se bousculent sur le Web, alors que les scientifiques considèrent souvent qu’ils n’ont pas le temps de disputer sur chaque sujet de controverse. Du fait de leur masse, ces avis et hypothèses se trouvent ainsi privilégiés par les moteurs de recherche, ce qui accroît leurs chances d’influence sur les esprits.
Comment se garder des travers qu’encourage la mutualisation des discours, des plus réfléchis aux plus farfelus? Bronner suggère un renforcement de la formation des journalistes aux pièges que leur tend leur propre raison. Il déplore aussi que les erreurs des journalistes ne soient pas sanctionnées par une «commission de pairs».
C’est le furtif bémol d’un essai au demeurant stimulant. L’auteur recourt tout au long de l’ouvrage à une argumentation scientifique, qui se veut par définition universelle. Il ne s’aperçoit pas qu’il ne considère plus ici que la France. Tous les pays voisins, pour ne parler que d’eux, connaissent des instances d’autorégulation du journalisme, conseils de la presse, de déontologie ou autres. En France même, de patientes et bonnes volontés tentent de les imiter.  L’ignorer est peut-être ce qui s’appelle un «biais hexagonal».

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Parce que vous faites encore confiance aux sociologues? A eux seuls, ils arrivent à faire une motte de beurre rien qu’en regardant un brindille de blé! Ils sont les premiers, parmi d’autres élus responsables, de tant de fausses croyances, qui sont bues comme paroles d’Evangile par les nombreux et souvent trop jeunes lecteurs du numérique. A croire que ce terme « sociologue », de plus en plus usité, n’est qu’un paravent de plus utilisé par le Parti socialiste lui même, fervent admirateur des mots qui ne veulent rien dire et qui coûte très cher aux assurances maladies.