Roms: le sujet n’est pas tabou, mais…


La présence des Roms et la mendicité dans les rues sont des sujets délicats. Elles ne sont pas des sujets tabou. 24 heures a parlé du désappointement d’une septuagénaire Lausannoise, au vu du comportement d’une famille de Roms à laquelle elle avait prêté assistance l’hiver dernier (édition du 19 avril). Le traitement de cette affaire par le journal a provoqué des réactions au sein de son lectorat, dont l’une a été adressée au médiateur.
Cette correspondante de Lausanne dénonce des «pratiques discriminatoires (…) à l’encontre de la communauté Roms». Elle met en cause l’affichette du journal («Roulée par des Roms, elle témoigne»), sa manchette, soit le grand titre de première page («Cette famille Roms m’a roulée, je suis écœurée») et enfin le titre même de l’article («J’aide des Roms et j’ai le sentiment d’avoir été arnaquée»).
Dans sa réclamation, elle observe que la lecture de l’article ne permet pas de discerner l’existence d’une arnaque véritable, plus grave que le fait d’avoir – et encore n’est-ce qu’une supposition – monnayé des vêtements et du matériel reçus. En fait, la duperie semble essentiellement fondée sur la promesse non tenue d’un retour au pays, afin d’y mener une existence normale. La famille de Roms a certes quitté Lausanne en décembre, mais elle est revenue «portant des habits misérables, déclare la bienfaitrice, pour émouvoir les passants».
Or le traitement de cette affaire banale, juge notre correspondante, concourt non seulement à disqualifier la famille, mais les Roms en tant que communauté, au risque de renforcer les préjugés. C’est rejoindre les préoccupations de la Commission fédérale contre le racisme, qui a consacré à la question un récent numéro de sa revue Tangram (décembre 2012). Une étude des comportements médiatiques à l’égard des Roms et des gens du voyage est par ailleurs en cours à l’Université de Zurich. Elle devrait être publiée cette année encore.
Comme souvent dans ce genre de litige, c’est la mise en forme – la mise en scène – de l’information qui suscite la réaction, davantage que l’information elle-même.  L’enquête publiée par 24 heures ne donne dans aucun des habituels travers de la discrimination. Elle fait même état d’un prêt en argent par une autre personne à cette même famille, qui l’aurait rendu. Elle évoque plus largement, et de manière factuelle, les habitudes et comportements des Roms, donnant la parole à la présidente de l’association d’aide «Opre Rom». Elle évoque aussi la controverse sur l’exploitation des mendiants par des réseaux mafieux.
L’ampleur accordée à l’affaire par le journal se justifie par ces développements. La mésaventure de la bienfaitrice lausannoise n’en est en somme que l’amorce. Du même coup, sa «montée» en première page peut s’expliquer. La formulation des titres est plus problématique. Elle dramatise: «arnaquée», «roulée», en lettres grasses, c’est aller plus loin qu’attester une déception.
Questionné par le médiateur, le rédacteur en chef de 24 heures, Thierry Meyer, justifie la place privilégiée accordée à cette péripétie. Aucun grand thème d’actualité ne s’imposait ce jour-là (à titre de comparaison, la Tribune de Genève a consacré sa «une» aux bénéfices de l’hôtellerie genevoise). L’histoire de la septuagénaire dévouée est, à ses yeux, révélatrice d’un hiatus entre les bons sentiments, pétris d’une morale chrétienne, qui habitent des gens d’ici et l’élémentaire nécessité de survivre des Roms, qui ne peuvent s’offrir le luxe de céder à des états d’âme. Il reconnaît cependant qu’au-delà du ton général de l’article, la rédaction «a négligé l’impact que l’on peut légitimement percevoir d’une dénonciation unilatérale des Roms ». « Il n’y a pas d’intention de stigmatiser les Roms, ajoute-t-il. (…) L’appréciation par certains de nos lecteurs montre toutefois que cela peut être perçu comme une volonté ». Conclusion: «Nous avons manqué de sensibilité à cette question, c’est incontestable».
La tâche du médiateur se trouve facilitée par cette autocritique. La présence des Roms et la mendicité dans les rues  se sont renforcées à la suite des accords européens de libre circulation. Il appartient aux médias d’en parler, tout comme ils traitent d’autres thèmes sociaux importants. Il leur incombe cependant de veiller à ne pas discriminer toute une communauté par l’exposé de situations litigieuses particulières. Ce n’est pas facile. Et quand même sauraient-ils garder le cap, il n’est pas sûr que chacun, dans le public, partagerait la même attention.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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