Quels commentaires, quelles infos?


Il ne se passe guère de semaine sans que le médiateur ne soit interpellé sur la gestion des commentaires déposés sur les sites du Matin, de 24 Heures ou de la Tribune de Genève.
Ainsi, ce lecteur de Corcelles (Neuchâtel): «Je me demande depuis un certain temps pour quelles raisons certaines informations ne peuvent être commentées, alors que d’autres le sont sans problème».
La réponse tient en trois points.
Le premier est que les rédactions Web des quotidiens restent libres de leurs choix rédactionnels, de la sélection des informations, de leur traitement, de leur mise en hiérarchie. Elles le sont aussi de l’ouverture de certaines d’entre elles aux commentaires des internautes. Encore faut-il en effet que les informations soient assez intéressantes pour susciter des commentaires nourris.
Le deuxième point est que l’expérience montre qu’un certain nombre de thèmes donnent lieu à des empoignades qui dérapent systématiquement du débat d’idées à l’échange d’insultes. Le phénomène n’est pas propre aux lecteurs des quotidiens romands. Des observateurs des pratiques sur les forums de l’Internet désignent comme «point Godwin», défini en 1990 par Mike Godwin, le moment où interviennent dans une discussion en ligne des accusations en référence à l’époque du Troisième Reich.
Il est notable que l’an dernier, des thèmes comme la diffusion sur YouTube du court-métrage «L’Innocence des musulmans», ainsi que la première page de Charlie Hebdo, ou encore la guerre civile en Syrie n’ont pas été exclus des commentaires. Ils ont compté avec le débat sur le port d’armes en Suisse après la tuerie de Newton (Etats-Unis) parmi les sujets les plus discutés.
Le troisième point découle des deux premiers. En n’ouvrant pas certaines informations aux commentaires des internautes, les rédactions Web appliquent un principe de précaution. Ce principe semble d’autant plus fondé que la jurisprudence des tribunaux suisses est encore incertaine. Dernier exemple, un arrêt récent du Tribunal fédéral vient de rendre un média hébergeur de blogs civilement responsable de leurs contenus illicites. Dans l’attente d’une loi spécifique sur l’Internet, comme il en existe en France ou en Allemagne, la prudence est de mise.
Une internaute de Pully, très active, se plaint pour sa part de la difficulté de publier des commentaires, même lorsque ceux-ci respectent la charte. «Un nombre élevé de commentaires, écrit-elle,  ne sont pas publiés sans aucune raison compréhensible (…) Il est certain que la censure devient de plus en plus forte».
Ici encore, plusieurs éléments de réponse. L’un d’eux est la demande faite aux commentateurs, depuis le milieu 2012 de signer de leur prénom et nom véritables. L’application de la mesure n’est pas exempte de coulages, mais elle conduit à l’élimination d’un certain nombre d’interventions. Un autre tient aux chiffres. Plus de 320 000 commentaires ont été déposés du 12 avril (date de mise en oeuvre d’un comptage précis) au 31 décembre 2012, dont 201’500 sur le site du Matin, 72’000 sur celui de la Tribune de Genève et 50’000 sur celui de 24 Heures. Les taux de rejet tournent autour de 10% pour ces deux derniers quotidiens, de 15% pour Le Matin.
Est-ce beaucoup, est-ce peu ? Il est possible d’en débattre. Encore faut-il connaître les principaux motifs d’élimination. Le plus important, de loin, est l’agressivité (46%), suivi par l’insulte (17%) et le racisme (12%). Cela représente au total les trois quarts des motifs de rejet. Un représentant de la société assurant la gestion des commentaires se dit même étonné du degré d’agressivité de la communauté des internautes familiers des sites des quotidiens lémaniques.
Cette observation peut expliquer que des commentaires, en soi effectivement admissibles, puissent être écartés en raison de leur inscription dans un contexte déjà conflictuel, qu’ils risqueraient d’alimenter.
Pour tout le monde, internautes, blogueurs, médias, la liberté d’expression sur l’Internet est encore en phase d’apprentissage, comme elle le fut dans les premiers temps des journaux sous le régime de la liberté de la presse.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Le Matin pratique une censure systématique des messages contraires à ses objectifs idéologiques.
Il est plus qu’évident que la ligne rédactionnelle est de faire interdire les armes en Suisse. Soit. Mais c’est un débat extrêmement complexe.
Depuis hier, j’ai envoyé environ une dizaines de messages. Ils étaient tous strictement factuels, ne citant que des statistiques officielles, dans le genre taux de criminalité aux USA, au UK et dans d’autres pays.
Pas un seul commentaire ne contrevenait aux règles du forum. Pas un seul n’était insultant.
TOUS mes commentaires ont été effacés, sans exception!
On dirait que le censeur efface tout ce qui vient de ma part, sans même regarder le contenu.
Il y a peu, ils m’avaient carrément bloqué (je me connecte par mon compte Facebook, donc avec mon véritable nom), sans la moindre justification. J’ai protesté et ils ont fini par me redonner accès.
Ce sont des procédés indignes d’un journal Suisse. Les idées que je défends sont les idées fondatrices de la Suisse: libérales. Il n’est pas concevable que le fondement moral et politique même de la Suisse fasse objet de censure!
Il faut que la voix des libéraux soit entendue.

Lu avec intérêt tes explications éthiques, domaine où tu as toujours excellé. Bien sûr que tout ne saurait être publié. Le problème c’est que les profanes ne connaissent ni la législation ni la jurisprudence. Il faut pourtant un défouloir online désormais à l’opinion publique pour que la démocratie puisse fonctionner. La frilosité des éditeurs me paraît excessive si j’en crois mon expérience, puisque mon blog a été supprimé sans avertissement de la plate-forme de 24 Heures. A titre préventif, j’ai déposé un premier nom de domaine chez Switch: blogdesrefuses.ch. Mieux vaut quelques abus de liberté d’expression non filtrés par le filet qu’un abus de modération, c’est-à-dire de censure, me semble-t-il. Avec tous mes voeux pour ta mission délicate de médiateur. Très cordialement. Avec mon meilleur souvenir d’une époque où seuls le papier et l’encre, seuls les clercs et les doctes au discours légitimé avaient droit de cité…Et où la doxa conservatrice n’admettait ni « filles-mères » ni « objecteurs de conscience ».