La mort d’un ambassadeur


La photographie produit un choc. Elle est diffusée sur l’Internet, elle paraît en première page de la Tribune de Genève du 13 septembre, elle est montrée sur une chaîne publique de la télévision française, elle est reprise dans Paris Match. Liste non exhaustive, simplement conforme aux observations personnelles du médiateur.
Que montre-t-elle? L’ambassadeur américain en Libye, Chris Stevens, apparemment inconscient, soutenu par deux personnes, à la suite d’un attentat lancé le 11 septembre contre le consulat de son pays à Benghazi. Le cadrage focalise le regard sur le corps souffrant, dans une posture qui pourrait rappeler une descente de Croix. La référence à l’iconographie religieuse, même involontaire, n’est pas rare dans les photos d’actualité. On se souvient de la «madone de Bentalha», à l’époque des attentats islamistes en Algérie.
L’ambassadeur est-il mort? Est-il encore vivant? La légende de l’image ne le précise pas. Elle est même étonnamment circonspecte: Chris Stevens est l’homme inconscient sur la photo «selon un témoin de la scène».
L’Agence France-Presse (AFP) explique dès le lendemain de l’attentat qu’elle a obtenu l’image sans savoir au début que l’homme était l’ambassadeur américain. Imed Lamloum, chef de son bureau à Tripoli, raconte: «Après l’attaque, le périmètre du consulat a été bouclé par les forces de sécurité et notre photographe habituel à Benghazi n’a pu accéder aux lieux. Nous avons demandé à notre correspondant local […] d’activer ses contacts pour nous obtenir par tout moyen des photos du consulat attaqué, même s’il s’agissait d’images prises avec des téléphones. Au bout de plusieurs heures, il a fini par trouver quelqu’un. On ne sait même pas le nom de la personne qui a pris cette photo. On sait seulement qu’il ne s’agit pas d’un photographe professionnel». Imed Lamloum ajoute: «On ne cherchait pas spécialement une photo de l’ambassadeur en personne. L’obtenir a été notre grande surprise».
Un reporter photographe de l’AFP à Tripoli complète: «Au début, nous ignorions que l’ambassadeur des Etats-Unis avait été tué dans l’attaque. Quand des rumeurs ont commencé à circuler, nous avons comparé le visage de l’homme inconscient sur notre photo avec le portrait officiel de Stevens sur le site de l’ambassade […] La ressemblance nous a toute suite frappés, mais nous avons beaucoup hésité. Ce n’est qu’après une longue série de vérifications et de recoupements, avec nos sources en Libye, que nous avons acquis la certitude d’être en possession d’une photo de l’ambassadeur tué.»
«Impossible, précise encore le reporter, de savoir si Chris Stevens était mort ou vivant lorsque la photo a été prise.»
Ces explications détaillées figurent sur un blog de l’agence, Making-of/les coulisses de l’info. Pour l’essentiel, elles lèvent le doute sur les conditions d’identification de l’ambassadeur. Lorsque l’image est publiée le 13 septembre par le quotidien genevois, l’identité de la victime est avérée. Sous sa formulation évasive, la légende originelle est dépassée.
Il reste la question de fond. La publication même de l’image constitue-t-elle une atteinte insupportable à la dignité humaine de l’ambassadeur? N’outrepasse-t-elle pas les limites posées par le respect dû à une victime et à ses proches? Apporte-t-elle des informations utiles à la compréhension des faits? Cède-t-elle au voyeurisme? Est-elle au contraire admissible, dès lors qu’elle livre un témoignage unique sur une situation appartenant à l’histoire contemporaine? Se justifie-t-elle par un devoir d’informer, qui inclut de montrer l’intolérable mort d’un défenseur convaincu des droits du peuple libyen? Ces questions croisées ne sont pas exemptes d’appréciations personnelles sur le statut de la victime: appartient-elle au camp des «bons» ou à celui des «méchants»? L’an dernier, les séquences largement diffusées de la mise à mort du colonel Kadhafi n’avaient pas soulevé une telle émotion.
La parution de la photographie de l’ambassadeur dans la Tribune de Genève a provoqué plusieurs protestations. Elle représente un cas limite. La rédaction a considéré dans l’édition du lendemain qu’elle n’était « pas conforme aux critères de publication de ce journal » et a qualifié d’erroné le choix opéré « tardivement dans le stress de l’édition ». Il est rare qu’un journal, quel qu’il soit, exprime des regrets. Le médiateur ne peut donc que saluer le geste. Il salue aussi la remarquable transparence de l’AFP.

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Vos commentaires

Merci beaucoup de votre analyse. Ce malheur, comme tant d’autres affaires, y compris la mort de Khadhafi et même de Ben Laden, considérés dans leurs contextes historiques et politiques (odieuses « photos » à l’appui), n’aident personnes à trouver un peu de vérité.