Porte ouverte aux usurpateurs d’identité?


Le trafic des commentaires sur le Net signale l’implication des internautes dans la vie publique, sous ses aspects politiques, mais aussi culturels, sociaux ou même sportifs. Il n’est pas dépourvu de scories. La Page du médiateur a plus d’une fois discuté les inconvénients des commentaires sous pseudonyme. Non en soi, mais sur les forums de médias ou en réaction à des articles en ligne, qui appartiennent au Web informatif, ainsi distingué du Web social.
L’usage intensif qui en est fait ne favorise pas la qualité des débats – le constat ne se vérifie pas forcément sur les blogs. De plus, des déséquilibres se créent partout entre des auteurs masqués et des acteurs de la vie publique ou des participants à visage découvert, au détriment des seconds.
Dans une récente prise de position, le Conseil de la presse considère un autre aspect: l’usurpation d’identité. Il est sans doute l’une des conséquences les plus détestables d’échanges électroniques dépourvus d’un encadrement suffisant, non dans un esprit de censure, mais par recherche de crédibilité.

Un effet de la malveillance
Il y a quelques mois, le responsable de la communication de la compagnie d’assurance Suva soumettait au médiateur le récit d’une récente mésaventure.
Début janvier, Le Matin publie dans son édition papier et sur son site Internet un débat sur un sujet de saison: la sécurité sur les pistes de ski. Le débat prend appui sur une mise en garde de la Suva. Parmi les commentaires retenus, celui d’un certain Henry Mathys, homonyme du responsable de la communication de la compagnie, à deux «y» près. Or ledit commentateur donne la leçon: «La Suva serait plus crédible dans ses recommandations, si…»
Embarrassé envers son employeur, le lésé se plaint au journal. Le commentaire est retiré du site. Pour le reste, la responsable de la rédaction en ligne du journal ne peut qu’avouer son impuissance. Impossible de fournir le nom de l’auteur véritable – le seul moyen de le connaître serait de déposer plainte. L’identité des intervenants n’est pas vérifiée avant la mise en ligne. Une surveillance s’opère sur les contenus des commentaires (insultes, propos racistes), non sur l’authenticité de la signature.
Pendant les deux premiers mois de l’année, les tentatives d’internautes malveillants de publier sur le site de la Tribune de Genève des commentaires sous la signature de l’ex-conseiller d’Etat Mark Muller ont été nombreuses. Des plaintes parviennent par ailleurs à la connaissance du médiateur. Un blogueur actif de 24 Heures se manifeste sous pseudonyme, recourant même à plusieurs «alias», pour échapper à une telle usurpation. Un ancien réalisateur de la télévision romande installé à Tbilissi adresse assez régulièrement des textes au site du Matin. Il se plaint au médiateur d’avoir été parfois censuré (ce n’est pas le sujet), mais aussi d’avoir vu son pseudonyme usurpé. Un autre internaute puise dans une pareille mésaventure une hostilité féroce à toute publication de sa véritable identité. Comment ne pas les comprendre?

Une vérification jugée disproportionnée
On ne peut qu’être déçu dès lors par la nouvelle prise de position du Conseil suisse de la presse. Voilà six mois, le CSP concoctait un avis apparemment ferme. Les commentaires en ligne, disait-elle, doivent porter la signature de leur auteur. De la même manière que les lettres de lecteurs imprimées dans les journaux. La raison repose sur une exigence fondamentale de la déontologie journalistique: les rédactions sont censées identifier leurs sources.
Le CSP laissait place cependant à une tolérance concernant les forums fondés, selon ses termes, sur la «recherche de la spontanéité du public » – on ne sait pas très bien lesquels ni en quoi ils se distingueraient des autres formes de discussion en ligne. Sur de tels espaces, l’anonymat aurait ainsi droit de cité sous la condition d’une modération préalable.
Voici qu’aujourd’hui le CSP confirme les doutes instillés par cette première prise de position. Il va même plus loin en soutenant que la vérification de l’identité des auteurs de courriers des lecteurs et de participants à un forum de discussion est «certes souhaitable», mais qu’il serait «disproportionné de l’exiger».
Il est vrai qu’à ce jour aucune disposition déontologique spécifique n’impose que l’authenticité d’une lettre de lecteur, partant d’un commentaire d’internaute, soit vérifiée. Une directive de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes considère pourtant que «l’acte premier de la diligence journalistique consiste à s’assurer de l’origine d’une information et de son authenticité».
En résumé, les journalistes sont censés connaître la source des contenus qu’ils publient en ligne comme sur papier. Mais selon le Conseil de la presse, rien n’exigerait d’eux une telle précaution dès lors qu’il s’agit de lettres de lecteurs ou, nettement plus exposés aux truquages, de commentaires d’internautes.
Les médias restent pourtant responsables devant la loi de l’ensemble de ce qu’ils diffusent. Il leur appartient de réguler eux-mêmes plus strictement le trafic des commentaires sur leurs sites en recourant à des filtres efficaces. Sans quoi les usurpateurs d’identité ont encore de beaux jours devant eux.

PS. La formulation des deux derniers paragraphes à été précisée à la suite de remarques d’internautes.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Encore une fois l’usurpateur de mon identité s’est manifesté sur le blog de Maurice-Ruben Hayoun ainsi que sur le blog de John Goetelen. Il s’est manifesté également sur le blog de M. Emery « Vue de Landecy ». Je suis absent jusqu’en fin de semaine. Je ne mettrai plus aucun commentaire avec ma véritable identité. Cela signifie que tous commentaires signés Pierre Noël ne seront pas de moi et devront être ôtés. Je vais attendre le retour de congé pour prendre ma décision concernant une plainte éventuelle. Elle sera en fonction de la nouvelle politique concernant l’usurpation d’identité, et la façon dont les détenteurs de blogs agiront pour ôter d’office les commentaires signés Pierre Noël. Je suis à Genève à la fin du mois. J’espère que d’ici là les choses auront évolué.