Procès S ou procès Ségalat?


Les journaux – les médias en général – sont-ils autorisés à rendre public le nom de l’accusé dont le procès s’est ouvert devant le Tribunal criminel de Renens? Aujourd’hui, aucun ne se l’interdit. Il n’en a pas toujours été ainsi.
La question s’est posée dès l’éclatement de l’affaire, puisque 24 Heures a d’emblée donné l’identité complète et reproduit une photographie du principal suspect, alors que Le Matin s’en tenait aux initiales de son prénom et de son nom et masquait son visage d’un bandeau noir. Les deux quotidiens vaudois fournissaient sans attendre de nombreux détails sur sa vie et ses activités. En regard de la déontologie, ces choix ont alors paru pour le moins discutables. Pourquoi?
La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, contrairement aux usages dans d’autres pays, ne considère pas que la divulgation d’une identité constitue un élément d’information indispensable. Elle prévoit en toute circonstance une pesée des intérêts entre le droit du public à être informé et la protection de la vie privée des personnes mêlées d’une façon ou d’une autre à l’actualité.
Cette prescription générale prend tout son sens lorsque cette actualité est judiciaire ou criminelle. En l’occurrence, l’objectif est de protéger la personne incriminée d’un jugement public avant procès. Les développements de l’affaire pourraient conduire à un non lieu, à la découverte d’un autre suspect. Ou à toute autre suite qui rendrait pour longtemps dommageable la publication hâtive de son identité.
La déontologie prévoit cependant plusieurs exceptions, qui ont été plus d’une fois énoncées sur La page du médiateur. L’une d’elle tient compte de la notoriété de la personne concernée. Il faut que cette notoriété soit  grande et qu’existe une relation entre les faits rapportés par les médias et les causes de la notoriété.
La première de ces conditions ouvre une marge d’interprétation assez visible. Quel est le cercle d’une «grande notoriété» supposée? Qui, parmi les lecteurs de 24 Heures ou du Matin, connaissait avant le drame l’existence de Laurent Ségalat, généticien français? Qui savait qu’il était l’auteur d’ouvrages, qu’il apparaissait dans des émissions de télévision? Les deux journaux ont eux-mêmes fourni des éléments visant à établir cette notoriété.
Quant à la seconde condition, elle est plus objective. En l’espèce, il n’y avait pas de rapport, au moins évident, entre les causes de la notoriété de Laurent Ségalat et le drame découvert le 9 janvier 2010 à Vaux-sur-Morges.
Le Conseil suisse de la presse a donc admis une plainte déposée par l’Ordre des avocats vaudois, dans une prise de position du 27 avril 2010, concluant à une violation de la Déclaration des devoirs et des droits. L’Ordre des avocats a cependant été débouté sur un autre motif de plainte, la violation de la présomption d’innocence. Les deux quotidiens s’étaient dûment employés à s’en tenir aux qualifications prudentes recommandées («meurtrier présumé», «suspect», «inculpé»). Sur ce point, rien à leur reprocher.
Dans une «mise au poin » publiée dans 24 Heures, deux jours avant l’ouverture du procès, le rédacteur en chef rappelle que son journal s’en est depuis lors tenu au conclusions du Conseil de la presse. Pendant de longs mois, il n’était plus question que de «L.S., fils de Roger-Jean Ségalat et beau-fils de Catherine Ségalat». Une belle-mère, la victime, conseillère municipale de sa commune. Un père, depuis lors décédé, célèbre libraire spécialisé dans la bibliophilie, auteur lui-même, qui réalisa notamment l’album de la Bibliothèque de la Pléiade consacré à Paul Eluard.
Comment empêcher cependant tout rapprochement entre eux et le suspect, aujourd’hui l’accusé? Plusieurs médias ne s’en sont pas souciés, à l’étranger comme en Suisse. Selon le rédacteur en chef de 24 Heures, la défense elle-même a «manifesté son désir de voir le nom de son client publié en entier». C’est désormais chose faite.
Les normes déontologiques offrent des repères précieux dans l’exercice du journalisme. Il arrive que la réalité les bouscule. Ce n’est pourtant pas une raison d’en désavouer l’esprit : ne pas étaler sans juste motif la vie privée des gens, ne pas présenter un inculpé comme coupable avant jugement.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Parfaitement d’accord, la déontologie doit être appliquée. Mais dans cette affaire, on donne le nom de la victime, de son mari, de la librairie qu’ils exploitent. C’est le fils du mari de la victime qui est soupçonmné et arrêté. Tout le monde peut donc connaître son nom. Sa profession et les détails de sa vie, pas tout de suite, mais il y a toujhours des fuites. De toutes façons, le secret ne peut pas durer bien longtemps. Dès lors, n’est-ce pas un peu hypocrite et même ridicule d’obliger à utiliser des initiales alors que le nom est forcément connu ?