Le printemps arabe un an après


Temps de célébration. De la chute de Ben Ali. De la première grande mobilisation au Caire, préludant à l’élimination de Moubarak.
Le «printemps arabe» a marqué les esprits. Les leçons sont loin d’en être tirées, malgré les enthousiasmes des premières semaines, alimentés par des stories médiatiques captivantes. La Révolution par le Net!
Les objectifs mobilisateurs et les espérances des manifestants de Tunis et du Caire ont eu de la peine à perdurer dans la «vie réelle». Ici comme là, les élections ont fait office de normalisation. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Le rôle des réseaux sociaux et des blogeurs

La fascination pour une «révolution par le Web» n’a pas manqué de se trouver stimulée par l’observation du rôle des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et par la place effectivement prise pendant cette période par des internautes ou blogueurs vedettes.
Dans un article précoce sur le «printemps égyptien»  (Le Monde, 22 février 2011), Rémy Ourdan relève par exemple le statut d’icône acquis par Wael Ghonim. Chargé du marketing de Google pour le Moyen-Orient, à Dubaï, Ghonim est le créateur de la page «We are all Khaled Said», du nom d’un jeune homme torturé et battu à mort par la police à Alexandrie, en juin 2010. Cette page a servi de lieu virtuel de ralliement. Elle a participé à la formidable mobilisation du 25 janvier 2011, quand le mouvement a pris pied dans la rue.
Faut-il donc suivre Wael Ghonim lorsqu’il évoque une «Révolution 2.0» ? La réaction même du gouvernement de Moubarak a consacré la formule, imaginant éteindre le mouvement de protestation en coupant le débit Internet et les connexions des téléphones mobiles. En vain, comme l’on sait.
Rémy Ourdan ne manque pas alors de citer un autre blogueur, Ramy Raoof, qui rétorque sur le réseau que «la révolution 2.0, la révolution Facebook, la révolution Twitter sont des expressions dénuées de sens». Il recueille d’autres témoignages, qui s’accordent sur une relativisation du rôle des nouveaux instruments de la communication.
Internet a permis d’amener les gens dans la rue, «de diffuser des informations politiques et des détails logistiques», analyse par exemple le blogueur Wael Abbas. Mais une fois joué ce rôle de catalyseur, l’Internet s’efface devant la rue. D’autres facteurs de mobilisation interviennent et les médias traditionnels prennent le relais, pour autant qu’ils s’émancipent du contrôle étatique ou n’y soient pas soumis – ainsi la chaîne de télévision du Qatar Al-Jazira, qui a soutenu les protestataires.

«On a besoin des journalistes!»

A la même époque, un témoignage sur la situation en Libye voisine est recueilli par la Radio suisse romande, diffusé le dimanche 20 février. Une femme vivant à Benghazi, Suisse et Libyenne, réagit aux tentatives d’étouffement du régime: «On a filmé! On a les vidéos! Mais ils ont coupé Internet (…) On a besoin des journalistes! Pour que tout le monde sache ce que fait Mouammar Kadhafi!».
Les médias traditionnels, et leurs journalistes, sont ainsi convoqués par les acteurs du réseau à des fins de validation. Le même phénomène s’est produit auparavant avec les révélations sur les sévices commis dans la prison irakienne d’Abou Ghraib, avec la divulgation de documents secrets par WikiLeaks.
Dans l’attente d’études spécifiques approfondies sur le rôle de l’Internet au cours du «printemps arabe», un entretien avec l’historien Jacques Semelin présente le plus haut intérêt (Le Monde, 17 décembre 2011). Il apporte aux observations de terrain l’expertise d’un spécialiste des résistances civiles.
Selon Semelin, «avec l’Internet, on retrouve le rôle de la presse clandestine, observée dans l’ancien bloc soviétique. Le média est intégré au processus de résistance». Les articles de la presse clandestine, selon le mécanisme observé plus haut, étaient alors repris par Radio Free Europe et ainsi partagés par tous. La différence, note-il cependant, «c’est qu’avec les nouvelles technologies, l’individu est capable de générer l’information par lui-même (…). Mais le vrai défi au pouvoir politique se joue dans la rue, et non dans la blogosphère».
Enfin, sous réserve d’études ultérieures, plus complètes et mieux stabilisées, un bilan provisoire est établi par le journaliste Alain Frachon et largement fondé sur les analyses de la presse américaine. Il mériterait ici de larges citations (Le Monde, 9 décembre 2011). En Egypte, le nombre d’utilisateurs de Facebook a plus que doublé en moins d’un an. Il n’empêche que le pouvoir y est pris «à l’ancienne», tout comme en Tunisie, par des partis de militants bien organisés et au premier rang par ceux qui se réclament, modérés ou radicaux, de l’islamisme.
Frachon mentionne le fait que le magazine Time a placé Wael Ghonim en tête des «cent personnes les plus influentes dans le monde». Il mentionne en contrepoint l’avis d’un diplomate américain dans le Financial Times: «Wael Ghonim est peut-être l’une des personnes les plus influentes au monde, mais il semble qu’il n’a guère d’influence en Egypte.»
Que se passera-t-il dans le plus long terme?

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