Encore l’anonymat sur les sites des médias


Etonnant.
Quelques jours avant les Fêtes de fin d’année, le Conseil suisse de la presse rend publique une prise de position sur l’anonymat des commentaires déposés sur les sites Internet des médias. Cela suffit à déclencher une colère dans la blogosphère, dont le médiateur n’a que trop l’habitude. Pourtant le Conseil n’invente rien.
Par le passé, il a déjà émis une directive sur le traitement des lettres de lecteurs par les rédactions. Ce traitement se réfère aux normes déontologiques du métier; la liberté d’expression la plus large possible est laissée aux lecteurs; les lettres doivent être signées par leurs auteurs et ne peuvent être publiées sous forme anonyme que par exception dûment justifiée.
En 2000, dès l’entrée en force de l’Internet dans les circuits de l’information, le Conseil prend une position non moins claire: les journalistes sont tenus de respecter les normes de la Déclaration des devoirs et des droits sur la Toile, ainsi qu’ils le font, ou sont censés le faire, dans les journaux ou sur les ondes de la radio et de la télévision.
Sa récente prise de position du 23 novembre 2011 exprime pour l’essentiel la synthèse de ces deux règles en posant que les commentaires d’internautes sur les sites des médias doivent répondre aux mêmes exigences de transparence que les lettres de lecteurs. Conséquence directe: le commentaire ou « post » mis en ligne doit être signé par son auteur, sauf circonstances exceptionnelles qui justifieraient un recours à l’anonymat.

L’ombre de Big Brother

Ahurissant.
Cette prise de position est reçue comme la manifestation d’une reprise en main liberticide de la communication sur l’Internet. Elle commettrait l’acte sacrilège de mettre en cause l’usage débridé de l’anonymat! L’introduction au 1er janvier 2012 d’une nouvelle page d’accueil des sites des journaux d’Edipresse Suisse, en harmonie avec les titres du groupe Tamedia, ajoute aussitôt de l’huile sur le feu: une légère modification des procédures d’accès aux blogs serait l’indice irréfutable de la pose prochaine d’une muselière…
Tout se trouve alors mélangé: le « post », effectivement concerné par la prise de position du Conseil de la presse, le blog, le billet sur le blog, le commentaire à ce billet… A lire les uns ou les autres, l’urgence est de dénoncer les agissements sournois d’un «Big Brother» qui se ferait un malin plaisir d’écrabouiller la libre parole sur le Net. Les théories du soupçon ont encore de belles heures sur la Toile.
Or, le Conseil de la presse prend justement soin de distinguer le commentaire en ligne apporté sur les sites des médias, et donc traité à ce titre par les rédactions, du blog, production alimentée par des personnes ou des groupes de personnes, de manière autonome. Les blogueurs ne sont en rien tenus de respecter les normes professionnelles, sauf s’ils s’affichent comme journalistes.

Les blogs, un genre à part et un symbole de la révolution du Net

Les blogs fonctionnent comme des « mini-médias ». De la même manière, la presse des premiers temps de la Révolution française était faite d’une multitude de feuilles dont le maître d’œuvre était souvent un seul et même individu, à la fois journaliste, compositeur typographe, imprimeur et distributeur. Le blog est le symbole même de la liberté d’expression offerte à chacun par le Web 2.0, sans nécessité de passer par un média existant, sans coût dissuasif et sans compétences techniques particulières.
Chacun est donc libre de s’adresser à un hébergeur de son choix pour tenir un blog. Certains médias offrent par ailleurs à qui le souhaite une aide à la distribution électronique. C’est le cas de la Tribune de Genève et de 24 Heures, qui accueillent des blogs sur leur plate-forme respective.
Jusqu’où l’octroi de cette aide engage-t-elle la responsabilité des entreprises médiatiques en matière de contenu des blogs, tant des billets eux-mêmes que des commentaires qu’ils suscitent? C’est aujourd’hui toute la question. Elle est essentiellement juridique. Une jurisprudence stable est attendue du Tribunal fédéral, à la suite d’un recours de la Tribune de Genève. Cet aspect est furtivement évoqué par le Conseil de la presse. Il n’est pas l’objet de la discussion actuelle sur les commentaires adressés aux médias en ligne, sur l’anonymat et sur la responsabilité des rédactions.
Pourquoi, alors, une telle confusion? L’écran habitue à une lecture et une écriture rapides. Dès lors, deux hypothèses. Un: certains internautes parcourent information ou billet sans prendre la peine de leur accorder une attention suffisante, escamotent les distinctions et les nuances. Deux: d’autres (ou les mêmes) sont si pressés de donner leur propre avis que peu importe le prétexte, et les termes mêmes du débat.
Plutôt consternant.
Car il ne viendrait à l’idée de personne que puisse se loger dans ces discussions biaisées une once de mauvaise foi.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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