Une tempête médiatique sur l’école?


Le référendum lancé à Genève contre l’introduction de cours le mercredi matin à l’école primaire a abouti. Les citoyennes et citoyens voteront le printemps prochain. Le débat s’est aussitôt ouvert.
La Tribune de Genève a pris l’initiative d’un sondage sur l’école auprès de ses lecteurs. L’une des questions portait sur l’ajout du mercredi matin. Les résultats de l’enquête ont été publiés dans son édition du 14 octobre. Ils ont suscité quelques réactions critiques. L’une d’elle est parue sur le blog Parenthèses, publié sur la plate-forme des blogs du quotidien, sous le titre «Tempête médiatique sur l’école». On en retient deux arguments: le caractère peu représentatif du sondage et le parti-pris du journal en faveur de l’école le mercredi matin.
L’argument sur la pertinence de l’enquête consiste à comparer le nombre des réponses (371) au chiffre total de la population genevoise. Le nombre des avis est ramené en fait à 131, après une opération technique de filtrage destinée à respecter la représentation socio-économique genevoise. Ce détail a échappé apparemment à l’auteur du billet, qui aurait pu en tirer à l’avantage de son propos un pourcentage encore plus infime.
Qu’est-ce que cela prouve? L’argument est exactement le même que celui dont s’est servi  Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, en commentant sur France 2 la participation à l’élection primaire socialiste. Il n’empêche que le PS français peut effectivement la considérer comme un succès et fonder sur elle la légitimation de son candidat à l’élection présidentielle.
En l’espèce, l’enquête de la Tribune se donne clairement pour ce qu’elle est: un sondage auprès de son lectorat, qualifié d’ «indicatif». Il ne se prétend pas sondage d’opinion. On pourrait en imaginer d’autres, semblablement partiels, par exemple auprès des parents d’élèves du niveau primaire. Ni les uns ni les autres n’offriront jamais la sécurité, pourtant relative, d’une enquête par un institut spécialisé. Et pas non plus, bien entendu, l’avis péremptoire d’un vote populaire.
Il reste que, toutes réserves étant faites, le résultat paraît particulièrement net: les réponses favorables ou plutôt favorables à l’introduction des cours le mercredi matin représentent deux bons tiers des avis considérés.
Quant au parti-pris des articles rédactionnels, l’auteur du billet cite quelques expressions tirées de l’éditorial du rédacteur en chef de la Tribune, effectivement partisan de la réforme. A quelle fin? Pour mettre en cause l’éthique professionnelle du journal et de ses journalistes, prétendument malmenée par un déséquilibre de sa présentation! Et d’appeler à la rescousse le mot de Voltaire «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, Mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire», souvent invoqué. Avant d’attribuer à la rédaction «une belle rhétorique digne de l’ère Brejnev».
C’est trop. D’abord, affreux détail, personne n’a jamais trouvé la trace des propos cités dans l’œuvre de l’illustre résident de Ferney. Ensuite, l’analyse du sondage accorde une large place aux déclarations du président de la Société pédagogique genevoise (SPG), qui a lancé le référendum; la parole est donnée aussi à un représentant des parents opposés à la réforme; l’entretien avec le conseiller d’Etat Charles Beer ne manque pas non plus de questions critiques. Enfin, les experts convoqués par le quotidien sont des acteurs peu discutables du domaine scolaire.
Alors, l’éditorial? Il n’est rien d’autre qu’une opinion claire que le lecteur attend de la part de son journal, quand celui-ci s’estime fondé à la donner. Il n’est pas un mot d’ordre. Où est la «tempête médiatique» dénoncée ?

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Vos commentaires

Statisticien, je donne entre autres un cours de statistiques pour la formation des journalistes au CRFJ, et fait office de consultant en statistique occasionnel pour « Le Temps » — je me sens donc obligé d’ajouter un commentaire à votre réaction concernant le sondage de la TdG sur l’école.

Le lecteur que vous citez se plaint que le nombre de réponses (371, voire 131 selon votre calcul) soit trop faible par rapport au total de la population genevoise.

C’est là un argument erroné; en effet, en statistique, le nombre de réponses nécessaire dépend uniquement de la précision voulue, mais
*jamais* de la taille de la population. Ainsi, si 500 personnes (une taille courante d’échantillon statistique) est suffisant pour obtenir des informations précises sur l’opinion des versoisiens, elle l’est également pour un sondage portant sur les genevois ou sur les suisses !

Ou, de façon plus imagée, comme je l’avais écrit à une journaliste du Temps qui m’avait interviewée à ce sujet
(http://www.letemps.ch/Page/Uuid/6f9a3bb6-4f4b-11e0-8c91-860209a8f825/Sondages_loterie_et_Internet):
pour savoir si une soupe est assez salée, il faut bien la mélanger, mais il suffit ensuite d’en goûter une cuillière, quelle que soit la taille de la casserole.

Dans le cas précis, 131 est effectivement un chiffre plutôt faible. Mais cela n’invalide pas les résultats du sondage: ça ne fait qu’augmenter la marge d’erreur. Si les résultats (que je n’ai pas sous la main) sont extrêmement clairs (p.ex. 80% pour, 20% contre), ils seront concluants même si la marge d’erreur était, p.ex., de 25%. C’est quand les opinions sont moins tranchées (45/55%) qu’il est vraiment nécessaire d’avoir de grands échantillons.

Bien sûr, il reste encore la condition que la soupe soit bien mélangée
— c’est-à-dire que notre échantillon soit vraiment aléatoire, ce que je ne peux pas discuter, n’ayant pas les informations à ce sujet.

Ce problème est très général, et les échantillons trop petits fournissent souvent les munitions nécessaires à des personnes qui, n’aimant pas la conclusion d’une étude, cherchent à la discréditer (ce lien de cause à effet n’étant pas forcément conscient)… d’où l’intérêt de relever systématiquement cette erreur.