Que faire pour disparaître de la Toile?


L’affaire remonte à quelques semaines. Un citoyen genevois, Lee Ramirez, tient sur son profil Facebook des propos qui se veulent humoristiques, mais qui insultent la communauté musulmane. Un document à leur sujet parvient à 20 Minutes. Il est consternant. Le quotidien gratuit en fait état dans ses colonnes. Or, il se trouve que l’auteur des propos est depuis peu membre de l’UDC. Il a pris une part active à la dernière campagne municipale. La section genevoise du parti se saisit de l’affaire et exclut son militant, jugeant ses écrits «inadmissibles et intolérables».
Dans un courrier au responsable de la plate-forme des blogs de la Tribune de Genève, l’imprudent se dit frappé de plein fouet par «l’image si négative qui est ressortie de [lui] dans les journaux». Il raconte avoir remis une lettre d’excuses à la mosquée du Petit-Saconnex, qui l’a acceptée, s’être proposé pour du bénévolat… Il a même dû se faire hospitaliser. Il mesure aujourd’hui l’ampleur de sa déroute. «Je suis en train de payer durement ma sottise, car je ne peux entreprendre des recherches de travail». Pourquoi? Parce que dans le secteur bancaire, il est fréquent que les services des Ressources humaines entrent le nom de candidats sur Google. Dans son cas, l’affaire ne manque pas de remonter aussitôt à la surface.
Le réseau internet est sans pitié. Ses usagers n’y songent pas assez, lors de l’envoi de «posts» aux journaux ou de la publication de textes ou d’images sur leur compte Facebook. Impossible d’empêcher tout et n’importe quoi de ressortir un jour ou l’autre. Une fois mis en ligne, ce qui est tenu pour une capsule que l’on fait «péter» pour amuser la blogosphère peut se transformer en bombe à retardement dans la vie réelle.
Que faire pour disparaître de la Toile? L’application d’un droit à l’oubli, reconnu par la loi et la jurisprudence, y est hautement problématique. Les messages s’y multiplient sans contrôle et par d’obscures ramifications. Ramener après coup la mention d’un nom sur les sites de médias à de simples initiales supposerait des interventions discutables et ne garantirait pas un véritable effet.

Des effets pervers de longue durée

Les médias traditionnels n’ont pas à réveiller d’anciennes affaires concernant des personnes, à moins que leur évocation ne corresponde à un intérêt public prépondérant. Qui cherchait autrefois à s’en enquérir malgré tout devait mener dans leurs archives des recherches longues et compliquées. Les moteurs de recherche électroniques les font désormais réapparaître en quelques fractions de seconde. Les règles du jeu s’en trouvent brouillées.
Contrairement au sentiment que donne une simple maîtrise technique, derrière le côté «fun» qui permet de réunir sur la Toile des milliers d’amis, continuent de se profiler des effets pervers redoutables et de longue durée.
De nombreux internautes n’en sont pas assez conscients. A commencer par l’auteur des plaisanteries litigieuses qui nous occupe. Celui-ci ne cherche en rien à échapper à ses propres responsabilités. Il est désireux de s’amender. Cela fait réfléchir.
Les médias traditionnels ou leurs sites Web sont-ils toujours attentifs à l’amplification qu’ils réservent à une information captée sur l’un ou l’autre des réseaux sociaux? Sont-ils toujours sensibles aux intentions de l’auteur, au contexte de ses propos, à une protection de sa vie privée qu’il conviendrait peut-être d’assurer dans certains cas malgré lui? La question sera reprise dans un prochain billet sur cette Page du médiateur.
Quant aux services des Ressources humaines des entreprises, intègrent-ils toujours avec assez de discernement les éléments d’information régurgités par les moteurs de recherche? Peut-être leur incombe-t-il de contribuer aussi à la mise en œuvre d’un droit à l’oubli. Chacun mérite une deuxième chance.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

On ne finira jamais de polémiquer sur le dévoilement des personnes à travers la Toile.

Jadis, rien ne paraissait sur la vie privée et intime des gens. Seuls les écrivains faisaient publier des livres d’autofiction avec des noms d’emprunt concernant les personnages afin d’éviter toute collusion avec la vie réelle de ces personnes.

Nous sommes entrés dans une époque de fracas de nos vies. Nous divulguons des informations sur notre vie à tous instants. Plus compliqué, nous y associons parfois notre famille, nos amis, nos proches. Tant qu’un certain anonymat persiste, cela ne semble déranger personne et pas même le premier intéressé (voir ce fameux exemple de ce candidat UDC qui produit sur Facebook de l’humour catastrophique sur la communauté musulmane). Sitôt jeté en pâture au grand médias, c’est un désastre pour lui. Et pour cause.

En fait, et c’est troublant, nous aimons nous intéresser à la vie des autres; voir ces émissions à la télé ou des personnes se dénudent (au figuré) totalement devant des millions de personnes. Cela ne fait en général pas scandale car la personne assume cette participation à la télé réalité. Le hic c’est que nous tous vivons en interdépendance avec les Autres. Et qui dit interdépendance, dit que nous ne pouvons parler de nous sans parler des Autres sinon notre vie est un rien insignifiant. En impliquant l’Autre, on prend le risque de blesser, d’attenter à son image publique, à se mettre dans une position impossible vis-à-vis de lui ou d’elle. Les images, les vidéos, les textes d’aujourd’hui sont des instantanés pris sur le vif de l’existence. Personne n’est parfait. Si la société faisait preuve de compassion et d’auto-critique, elle ne clouerait pas au pilori les personnes qui ont fauté. Qui voit la paille dans l’oeil de son voisin ne voit pas la poutre dans ses yeux… Cette personne de l’UDC a fait amende honorable. Je pense qu’elle mérite le respect et la chance de retrouver un travail.

Quand à cette sphère privée qui s’effrite de plus en plus, c’est comme dans les mariages. Pour le meilleur et pour le pire. Espérons que nous donnions avant tout le meilleur de nous-même…

Très bonne journée à vous.