Ces infos minuscules


Pourquoi lit-on tant de petites histoires dans des journaux toujours en quête d’espace, contraints d’éliminer les neuf dixièmes des informations qu’ils reçoivent ? Pourquoi ces infos minuscules qui semblent à première vue ne concerner que leurs protagonistes ?
Une discussion est née à ce propos entre le médiateur et un blogueur fécond de la plate-forme Web de la Tribune de Genève, Haykel Ezzeddine (Planète Photos). Elle porte sur la relation, sur le site de ce journal, d’une mésaventure survenue à une Lausannoise en partance pour Barcelone. En deux mots : cette personne se présente avec cinq minutes de retard au guichet d’enregistrement à Cointrin, en raison d’une trop longue attente. Elle manque son vol, ainsi que la correspondance pour Las Palmas. Comme son billet a été acquis à bon marché sur l’internet, il ne peut être remboursé ni remplacé. La voyageuse et son compagnon perdent tout. Et le voyage et les vacances.
Le sujet est traité à l’origine par un journaliste de 24 heures. Selon les nouveaux usages, son article destiné au journal papier du lendemain fait l’objet sur le site Web d’une information racontant l’histoire de manière concise. Cette même information est reprise sur le site partenaire de la Tribune de Genève. Sur celui-ci, plus de deux mille visites, et plusieurs commentaires critiques.
Mon interlocuteur lui consacre un blog. Il se met à l’unisson des « posts » et s’étonne qu’une telle information, « juste publiable sur un compte Facebook », figure sur les sites des deux quotidiens. Il attribue à l’influence des commentateurs sa disparition rapide du site de la Tribune.
Sous sa forme électronique, l’information souffre indubitablement de sa rédaction lapidaire. Elle fait passer la voyageuse pour une victime, d’autant plus qu’une photographie la montre équipée de deux cannes anglaises. Une brève citation du porte-parole de l’aéroport ne suffit pas à rétablir l’équilibre.
Or les voyageurs sont censés se présenter à l’heure au guichet d’enregistrement. Il leur incombe de prendre toutes les précautions utiles. De plus, il est prévu une assistance aux personnes handicapées, même momentanément. Enfin, il existe des moyens de se prémunir contre de telles déconvenues, à condition d’y mettre le prix. Toutes considérations qui méritent des développements et que les lecteurs de 24 heures trouveront dans le journal du lendemain.
La version Web reste la seule portée à la connaissance des familiers de la Tribune de Genève. Dans son blog, mon interlocuteur ironise et suggère une idée pour un prochain article : « Il joue tout son salaire au loto, mais ne gagne rien ».
La morale de cette histoire comporte au moins deux tiroirs.
Les petites informations de la vie quotidiennes peuvent avoir leur place dans un média lorsqu’elles se prêtent à un partage d’expériences. Elles appartiennent à ces histoires d’intérêt humain qui forment le tissu d’une communauté. Leur rôle, à côté des « grandes informations » d’intérêt général, a été mis en évidence il y a longtemps déjà par des sociologues de l’école de Chicago.
Mais ces mêmes informations valent essentiellement par la qualité du récit, le soin apporté aux détails, aux attributs des acteurs, aux circonstances. Elles n’existent que comme « histoires », justement – le journalisme anglophone parle de stories. Paradoxalement, elles requièrent de l’espace. Un simple flash sur le Web leur fait perdre ces qualités et les réduit, en effet, à leur caractère le plus anodin.
 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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