Internet, un nouveau pouvoir? Pas si sûr


La Page du médiateur signale périodiquement les changements intervenus depuis l’extension planétaire de l’Internet dans les pratiques journalistiques, dans l’élaboration et la circulation des nouvelles. Faut-il pour autant conclure que l’influence des médias sur les esprits s’en trouve fondamentalement transformée, que la discussion jamais close sur «le pouvoir des médias» prend désormais un tournant nouveau et radical?
Plusieurs événements se sont produits cette année, qui semblent engager sur cette voie. Les révoltes arabes pour commencer. Que se serait-il passé en Tunisie si l’immolation par le feu d’un modeste marchand de légumes de Sidi Bouazi n’avait en quelques heures fait le tour la Toile? N’est-il pas significatif que l’une des premières mesures du pouvoir chancelant de Moubarak ait été de juguler la diffusion de messages sur l’Internet? Quelle tournure aurait pris en Syrie le mouvement hostile à Bachar Al-Assad sans la diffusion d’une vidéo du corps mutilé d’un jeune garçon de treize ans, martyr d’une impitoyable répression, devenu l’icône de la révolte?
Sur un mode moins dramatique, les revers de Silvio Berlusconi, lors des récents scrutins municipaux et référendaires italiens, ne sont-ils pas dus, en grande partie, à l’ignorance méprisante du président du Conseil envers l’Internet et ses réseaux? A une confiance dépassée dans les médias traditionnels, la presse, la télévision, qu’il tient sous sa coupe? Une intéressante analyse publiée dans Le Monde (16 juin 2011) tend à le démontrer.
Il existe cependant un risque d’extrapoler, de confondre les causes et l’instrument. Le passage d’une communication unidirectionnelle à une communication participative représente certes des changements de langage, de moyens, d’habitudes et d’attitudes. Il pousse à un point extrême une évolution constante des médias vers une plus grande rapidité et une plus large diffusion. Il étend surtout, élément décisif, le cercle des acteurs de la communication, qui ne sont plus seulement des professionnels. Mais entraîne-t-il une modification significative des mécanismes mêmes de l’influence médiatique?

Un nouvel espace, un même mécanisme

La réflexion sur le pouvoir des médias est passée au milieu du vingtième siècle par une sorte de révolution. Sous l’influence de la propagande guerrière, puis de la montée des totalitarismes dans les années 20 et 30, la théorie dominante visait d’abord à attribuer aux médias (à l’époque la presse et la radio) une influence décisive sur l’esprit de chacun. Une influence directe s’entend, exprimée par la métaphore de la seringue hypodermique. Chaque individu reçoit, prétendait-on, le message médiatique comme par injection.
La révolution des sociologues tendit à montrer, à partir d’études empiriques, que l’influence des médias s’exerce de manière infiniment plus complexe, qu’elle passe par des relais sociaux, s’inscrit dans des réseaux. Pour faire simple: ce ne sont pas d’abord des individus qui reçoivent les messages médiatiques, mais des groupes, qui en retiennent ou proposent une lecture.
Semblable observation avait déjà été faite à la toute fin du dix-neuvième siècle par l’un des pionniers français de la psychologie sociale, Gabriel Tarde. A l’époque de la seule la presse écrite! Et voilà que l’Internet la fait à nouveau découvrir: le réseau change certes de nature, Facebook remplace la table familiale, le café du coin ou la place du village, mais la propagation des messages suit des circuits analogues. Son efficacité vient de la discussion qu’ils génèrent, de la participation qu’ils requièrent et de la communauté d’opinion qu’ils contribuent à modeler.
C’est justement cette communauté d’opinion, dont l’Internet n’est que le nouvel espace de formation, qui nourrit les révoltes dans les pays arabes et cause les échecs bruyants de Berlusconi.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Ce billet donne la manière dont les médias influencent les individus;mais à présent ce n’est pas le cas.