DSK ou la grenade médiatique


Le médiateur se serait volontiers passé de considérations sur l’affaire DSK. Comme d’autres lecteurs, et passé un premier moment d’inavouable curiosité, il se sent submergé. Mais des questions lui viennent de partout, auxquelles il choisit de répondre sur cette page. Quelques jalons: les mœurs des médias américains, la présomption d’innocence, le complot, le statut de victime.

La brutalité médiatique

Aux Etats-Unis, l’esprit du journalisme est de «s’attaquer grossièrement, sans apprêt et sans art, aux passions de ceux auxquels il s’adresse, de laisser là les principes pour saisir les hommes; de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices». Le rôle de la presse est de forcer les hommes publics «à venir tour à tour comparaître devant le tribunal de l’opinion».
Il suffit de combiner ces deux observations, qui touchent autant les citoyens ou consommateurs de nouvelles que les personnalités publiques, et vous avez la recette du traitement médiatique de «l’affaire», dans un pays où la justice elle-même n’est pas moins démonstrative.
Qui les a rapportées? Un Français de trente ans, qui n’est ni envoyé spécial de France 2, ni reporter à Libération. Il s’appelle Alexis de Tocqueville. Il les consigne dans un livre paru en 1835, De la Démocratie en Amérique.

Des images d’humiliation

La présomption d’innocence est un principe de justice. Elle veut que toute personne impliquée dans une affaire judiciaire soit considérée comme innocente jusqu’à ce que justice soit rendue. Personne n’ignore l’opprobre attaché au rôle d’accusé. Pour l’éprouver, il suffit déjà d’être tenu pour suspect. Avant les tribunaux, ce sont les opinions publiques qui jugent.
Cela explique les réserves prescrites en Suisse par la déontologie journalistique à propos de l’identification d’auteurs supposés de crimes ou de délits; elles sont conformes à la jurisprudence du Tribunal fédéral. Cela fonde de la même manière le dispositif de la loi Guigou qui, en France, a remplacé en 2000 la notion d’inculpation (contenant l’idée de culpabilité) par celle de mise en examen. Aspect très concret: la loi fait interdiction aux médias de montrer des images de personnes menottées.
Depuis le déclenchement de l’affaire, tout cela a volé en éclats. Les images d’humiliation diffusées par les médias et délibérément proposées par la police et la justice new-yorkaises ont bousculé les mœurs de notre continent. Les télévisions étaient tenues de suivre, sous peine de priver leur public de toute image autre que la façade d’un commissariat ou l’entrée d’un tribunal. Rien ne les obligeait cependant, l’information étant assurée, à diffuser les images en boucle.

Ah, le complot!

La théorie du complot est-elle directement issue de cette manière de jeter sans ménagement l’auteur supposé de violences sexuelles sous une lumière crue et aveuglante, comme celle d’une lampe utilisée lors d’interrogatoires dans les films de série B? Elle a été très rapidement invoquée par des proches de Dominique Strauss-Kahn et même très explicitement par l’un d’eux. Comme une manière d’allumer un contre-feu. Dans les premiers jours d’une telle affaire, il serait d’ailleurs hasardeux de l’exclure d’emblée.
Toujours prisée, la théorie du complot: comme on sait très bien grâce à de multiples occurrences sur l’Internet, les Américains n’ont jamais débarqué sur la Lune, l’attentat du 11 septembre est un coup monté, etc. Alors, cette affaire d’agression sexuelle mitonnée comme par hasard aux Etats-Unis… Il suffit de la moindre zone d’ombre pour en alimenter la rumeur.
La Tribune de Genève a posé le 16 mai sur son site la question: «Dominique Strauss-Kahn est-il victime d’une machination?» Une nette majorité des gens qui se sont prononcés pense que oui (47% contre 34%). Cette consultation spontanée n’est en rien représentative, elle ne démontre rien. Elle reste significative d’un état d’esprit.

Mais qui est donc la victime?

Le titre d’une chronologie de l’affaire parue dans 24 heures (éditions du mardi 17 mai) a fait bondir un lecteur d’Yverdon-les-Bains: «Les heures qui ont bouleversé une vie». La vie est bien entendu celle de DSK. Comme si le journal, ébloui par la personnalité du directeur du FMI, avait de la peine, je cite, «à distinguer sous l’uniforme d’une femme de chambre, une personne aussi respectable que le dignitaire tant admiré».
Or, poursuit ce lecteur, «l’employée du Sofitel devra aussi faire face à des conséquences dramatiques. La tenue d’un procès, avec des avocats de la partie adverse investigateurs, l’exposition mondiale de sa vie privée fera sans doute aussi basculer sa vie».
Le médiateur abonde dans ce sens. L’extrême rareté de toute allusion au sort de cette femme dans les premières réactions recueillies en France auprès d’amis, de rivaux (et de rivales!) du PS ou d’adversaires, à l’exception de Marine Le Pen évidemment, était plus que choquante. Elle était indécente, scandaleuse.
Le dernier mot de l’histoire n’est pas dit. Mais s’il existe pour l’instant une victime qui devrait être respectée, c’est elle.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Excellent article, mais ne soyons pas naïfs. La femme victime va être écrasée (peut-être lors d’un accident de voiture), mais sans aucun doute par le rouleau compresseur médiatique et juridique des avocats de DSK. Celui-ci SAIT, il connaît LA VERITE. Vraisemblablement coupable de certains ou des faits qui lui sont reprochés, il ne peut fuir sa conscience (pour autant qu’il en ait une). Ainsi, à l’image de « salopard » qu’il doit voir en se regardant dans la glace, il peut y ajouter celle d’un être immonde et abject, d’un individu d’une rare lâcheté totalement incapable d’assumer son comportement. Gageons que toute cette affaire se terminera par une petite amende pour « être parti sans payer … sa consommation !!! ». Une petite filouterie sans importance que ses avocats ver(tu)eux n’auront aune peine à démontrer.