Regroupements dans la presse:quelle diversité?


Depuis quelques jours, cinq journaux de Suisse romande présentent une maquette semblable: un premier cahier voué aux affaires locales et régionales, un second cahier incluant notamment l’actualité internationale, suisse et économique, dont les contenus sont fournis par une plate-forme commune.
Il s’agit de quatre titres du groupe Hersant: L’Express (Neuchâtel), L’Impartial (La Chaux-de-Fonds), La Côte (Nyon) et Le Nouvelliste (Valais), auxquels se joint le Journal du Jura de l’éditeur biennois Gassmann.
Ces mouvements ne concernent pas directement le groupe Edipresse, et moins encore son médiateur! Ils posent cependant une nouvelle fois la question de la diversité des journaux.

Disparition de la presse de parti
Dans les années 1970, la principale question était: est-ce que la disparition de titres représentant des courants politiques allait priver ces courants de toute voix dans l’espace public, est-ce qu’elle allait conduire à un neutralisme gris de l’ensemble de la presse?
La réponse la plus fréquente fut alors que la diversité des titres n’assurait pas automatiquement une diversité des contenus, pas plus qu’elle ne contribuait nécessairement à l’affirmation d’acteurs éloquents dans le paysage médiatique.
Les petits journaux en étaient le plus souvent réduits à exploiter un matériel commun, en particulier les textes d’agences de presse; ils étaient ainsi condamnés à une certaine uniformité.
Les plus grands journaux, dotés de moyens plus importants, pouvaient se livrer à un journalisme ambitieux (reportages, enquêtes, etc.), dégageant ainsi une valeur ajoutée  qui contribuait de manière notable à la formation de l’opinion publique. Ils pouvaient s’ouvrir à l’expression d’opinions diverses, soit par la voix d’invités éditorialistes, soit par l’expression de sensibilités différentes au sein même des rédactions.
C’était l’époque de la Forumspresse, les  «journaux forum», dont le Tages-Anzeiger de Zurich fut sans doute le plus remarquable exemple. Les effets sur la qualité des journaux étaient indéniables.
Ces effets n’ont pas disparu, comme semblent le soutenir plusieurs observateurs critiques de la presse actuelle. De nombreuses rédactions restent habitées par une idée de service public. Malgré une tendance indéniable, que ces journaux partagent à des degrés divers, à faire place de plus en plus à des contenus propres à séduire les lecteurs, selon le modèle du «content provider» induit par le réseau Internet.
Il suffit de constater l’attention portée ces dernières semaines aux élections communales par les deux grands titres régionaux des cantons de Vaud et de Genève. Alors qu’il n’est pas du tout certain, à voir les taux de participation, que la majorité des lecteurs s’y intéresse!

En jeu aujourd’hui: l’information locale
Telle qu’elle se pose aujourd’hui, la question est cependant différente. L’émergence de groupes de presse «fédérateurs» ne va-t-elle pas, malgré des apparences de diversité, tuer le pluralisme des voix locales et régionales? Elle fait principalement référence à l’existence en Suisse alémanique de Kopfblätter (traduit en français par «têtières»). Réunis au sein de grands groupes de presse, les journaux réunissent des contenus communs sous des titres différents, hérités d’implantations locales ou politiques antérieures aux mouvements de fusion et de concentration.
C’est une réalité que le Suisse romande ne connaît pas vraiment. Dans cette partie du pays se sont développées plutôt des synergies entre titres: très étroites comme celles de L’Express et de L’Impartial (groupe Hersant), resserrées depuis quelques mois comme celles de 24 heures et de la Tribune de Genève (groupe Edipresse).
Le vaste accord passé en sein du groupe Hersant et environs renforce le phénomène. La question de l’existence d’une Kopfblatt en Suisse romande commence-t-elle à se poser? Il serait prématuré de tirer des conclusions du dernier mouvement observé.
Les deux risques principaux d’une concentration, quels que soient son nom, sa forme et son histoire, sont que la couverture des affaires locales ou régionales reste marginale et peu significative et qu’elle soit assurée d’un point de vue «métropolitain» (celui d’une rédaction centrale).
De ce point de vue, le «modèle Hersant» apporte à ce jour des garanties: les affaires locales occupent tout un cahier, le premier, et sont élaborées par des rédactions régionales; les contenus communs sont offerts par une rédaction constituée de journalistes appartenant aux divers titres.
Intégration graduelle d’Edipresse Suisse au sein du groupe zurichois Tamedia, cohérence accrue des titres du groupe Hersant: pour les lecteurs, pour les citoyens, des affaires à suivre.

PS du 10 avril. Deux lecteurs m’ont fait remarquer que la première version de ce billet intervertissait les villes d’édition de L’Express et de L’Impartial. Ce malheureux lapsus a été corrigé.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Une plate-forme commune pour l’actualité nationale, économique et internationale permet à n’en pas douter de faire des économies pour un groupe de journaux. Mais ce que l’on peut craindre, c’est que les moyens ainsi dégagés ne servent pas à développer l’information locale et régionale malgré les assurances de l’éditeur. Car la presse écrite se trouve aujourd’hui au bord de la faillite en perdant régulièrement des lecteurs et de la publicité. Ce type de concentration à première vue intéressante pour doper l’information dans l’aire de diffusion du journal risque donc de n’être qu’un voeu pieux et cacher un acte de survie financière qui sera suivi d’autres jusqu’à l’extinction de de ce modèle d’information.
La presse sur papier se meurt, vive l’information électronique !

La mise sur pied de cette plateforme rédactionnelle commune n’a pas permis de faire beaucoup d’économies puisqu’elle a surtout permis de créer une vraie équipe rédactionnelle pour proposer un contenu original bien supérieur à ce qui était jusqu’ici proposé par les différents titres chacun de leur côté; entre Neuchâtel, Sion et Nyon, il y avait entre deux et trois journalistes qui ne faisaient que mettre en page des dépêches d’agence. Aujourd’hui, il y a huit journalistes qui proposent plus d’articles originaux. Alors oui, on peut dire que la diversité est meilleure avec de tels articles qu’avec des reprises de dépêches d’agence! Et en plus, quelques postes ont été ajoutés dans les rédactions régionales.
Globalement, les lecteurs trouvent qu’il y a plus de contenu qu’avant tant sur le plan régional que dans les pages généralistes. Certains trouvent même qu’il y a trop à lire!