Internet transforme la démocratie


La démocratie Internet. Promesses et limites. C’est le titre d’un essai récent du sociologue français Dominique Cardon. Un livre d’une centaine de pages, excellent. Tout familier de l’Internet devrait le lire pour approfondir, sinon découvrir la grammaire de ses propres pratiques. Mais plus encore tout esprit qui se méfie du réseau. Le propos n’est pas technique, il est politique.
Qu’est-ce que le réseau Internet change à la démocratie? Il lui offre une perspective nouvelle. Non selon les habituelles alternatives (gauche/droite, Etat/individu, bien commun/intérêts privés, etc.); mais suivant une substitution de la démocratie représentative (des électeurs/des élus) par une démocratie participative.
Sur l’Internet, l’opinion publique ne passe pas par l’expression parlementaire, canalisée par des votes majoritaires et une politique gouvernementale. Elle traduit une réalité que les urnes ne restituent pas dans toutes ses nuances et dont elles ne suivent pas les éventuelles fluctuations. Elle n’est pas saisie non plus par des sondages, qui imposent leurs thèmes et leur rhétorique. Elle s’exprime sans cadre ni calendrier, de prime abord.  Elle s’oriente selon des flux autonomes, soumise aux seuls contrôles des autres internautes.
Comme l’écrit Cardon, l’Internet «élargit formidablement l’espace public».  Celui-ci n’est plus seulement entendu au sens normatif, soumis à des règles de droit, comme un lieu recoupant plus ou moins le territoire occupé par les médias traditionnels. Il ne l’est plus seulement au sens symbolique, comme l’envisageait Habermas en l’ouvrant à l’ensemble des propos présentant un intérêt général (visant à « l’universalisation des intérêts universalisables »). De ce fait, le réseau «transforme la nature même de la démocratie».

Une distribution nouvelle entre visible et public

Ce qui change ici, c’est que la séparation traditionnelle entre le privé et le public tend à s’effacer. Les notions de visibilité et de publicité (ou «caractère public») se trouvent désormais découplées. Jusque là, les médias géraient la séparation du privé et du public. Quelles que soient leurs propres orientations (du journal élitaire à la presse people), ils décidaient eux seuls de rendre visible ce qu’ils considéraient comme public. Dans son livre fondateur L’espace public (1962), Habermas lui-même avait peine à faire place à ce qu’il appelait les «opinions informelles » ou «opinions non publiques» (convictions personnelles, récits d’expériences individuelles), qui ne jouaient selon lui aucun rôle critique dans le débat public.
Or, l’Internet rend visible ce qui était tenu jusque là comme non public. Sur les réseaux sociaux, par exemple, se donnent à lire des messages qui ne sont pas intrinsèquement destinés à tous. Cet accès à la visibilité contribue à «une démocratisation de la parole et de la critique», selon Dominique Cardon. «Ce sont désormais les internautes, ajoute-il, qui définissent eux-mêmes la frontière, souple et mouvante, du public et du privé». Et non plus les médias.
L’ouvrage se construit à partir de ce constat. Cardon rappelle l’esprit originel de l’Internet: l’intérêt des contributions est jugé selon la pertinence de leur contenu et non selon l’autorité supposée ou l’expertise certifiée de leurs auteurs. Il traite de la redistribution des cartes entre professionnel et amateur. Il développe des analyses passionnantes sur la zone «claire-obscure» où se tissent les liens nouveaux entre le privé et le public. Il voit bien les risques, les heurts et les écueils. Il reste optimiste: «Entendu comme principe démocratique, internet est bien plus une chance qu’un danger, une aubaine qu’un péril.»

Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Le Seuil, 2010.
 

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La planète était devenu un village. Elle devient aujourd’hui une place publique et même une chambre à coucher avec webcam. Ce monde hyperconnecté est fascinant, soit à la fois attirant et repoussant. Tous les paradigmes de l’information explosent et se reconstruisent sans cesse. Bien malins seront les diffuseurs et les récepteurs d’information qui arriveront à maîtriser la grande foire des nouvelles véhiculées non stop par les réseaux. Aujourd’hui, il faut savoir accepter l’aléatoire et l’imprévisible sur le net et cela a parfois des conséquences extraordinaires comme le printemps arabe qui a bourgeonné au grand dam des potentats. L’internet peut tuer ainsi les certitudes jugées les mieux établies avec une rapidité et efficacité qui laissent en rade les médias traditionnels comme les journaux.
Quant à savoir si c’est un bien ou un mal, soyons humbles et constatons que l’âme humaine a deux faces comme Janus et qu’internet n’y changera rien. C’est tour à tour Dieu et le Diable qui se cachent derrière les messages électroniques affluant de tous les horizons. En être conscient, c’est un premier pas pour éviter d’être submergé et tétanisé par le tsunami continuel des nouvelles crachées par le réseau. Garder la tête froide et hors de l’eau, c’est une nécessité. La démocratie se niche parfois là on l’attend le moins, au coin des réseaux sociaux, mais elle a une telle valeur qu’on finit par la repérer, la partager, et elle peut alors prendre son envol jusqu’à donner naissance à une révolution.
L’internet est une mine aux ressources sans cesse renouvelées.