Les fuites et leurs effets pervers


Renaud Gautier, l’actuel président du Grand Conseil genevois, s’adresse au médiateur. Il précise l’interpeller à titre privé. La démarche n’est donc pas officielle. Son propos est de l’interroger sur le traitement par les médias de fuites, comme celles qui viennent d’alimenter l’actualité politique genevoise au sujet de la gérance immobilière cantonale. Je reproduis intégralement sa question, qui s’ouvre sur un utile exposé du fonctionnement des institutions parlementaires:
«Les députés (du canton de Genève) étudient des dossiers en commission, puis valident lors de la séance suivante les procès-verbaux de ces commissions. De même, ils reçoivent pour leur travail en commission un certain nombre de documents, soit par voie électronique soit par papier. L’ensemble de ces documents est frappé du sceau de la confidentialité tant vis-à-vis des députés qui ne siègent pas dans cette commission que vis-à-vis de l’extérieur.
J’entends bien que l’un ou l’autre journaliste a dû recevoir ces documents, vraisemblablement d’un député (quoiqu’on ne puisse totalement exclure que ces fuites proviennent de l’administration elle-même).
Dans la mesure où ces fuites, comme ces publications ne sont pas acceptables institutionnellement, je suis préoccupé par la question de savoir s’il existe un intérêt
objectif prépondérant à publier des documents dont on sait qu’ils sont confidentiels?»
L’actualité des médias se focalise actuellement sur les questions de fuites, qu’elles s’effectuent au nom d’une transparence soumise à la controverse (WikiLeaks) ou à des fins politiques évidentes (les documents genevois). C’est l’exploitation des secondes par les médias qui préoccupe le président du Grand Conseil.

La face cachée du journalisme d’investigation
Le journalisme dit «d’investigation» suppose de patientes et opiniâtres recherches. Il n’est que trop souvent  le réceptacle de fuites, ordinairement malveillantes ou intéressées, rarement portées par un esprit civique de chevalier blanc.
Dans une récente livraison de la revue Médias, l’une des figures du journalisme d’enquête en France, Pierre Péan, dénonce sans ménagement cette posture journalistique trompeuse. A propos des violations du secret de l’instruction, une spécialité française, il déclare: «La grande majorité de ceux que l’on appelait les grands journalistes d’investigation n’étaient en réalité que des gestionnaires de fuites.»
Dans de nombreuses situations, le traitement rapide des fuites – surtout, sortir l’histoire avant les autres! – suppose que le premier souci de celui qui les exploite n’est pas de s’interroger très profondément sur les motivations de l’informateur et les conséquences d’une divulgation. «Comprendre pourquoi on reçoit l’information» fait pourtant partie des règles de base justement rappelées par Pierre Péan.
Quant aux autres journalistes qui la répercutent, la source médiatique première leur sert de bouclier. Combien d’entre eux remontent-ils à son origine, prennent-ils la peine d’en vérifier l’authenticité? L’effet boule de neige est ainsi assuré.
Enfin, l’exploitation d’une fuite est fréquemment assortie d’une tendance à grossir l’information. Puisque c’est confidentiel, c’est important. Et puisque c’est important, il faut accorder de la place (ou du temps). Ainsi grossissent des polémiques médiatiques, et politiques, comme monte la mayonnaise.

La confidentialité se justifie-t-elle toujours?
Cela dit, la nature confidentielle de documents ne constitue pas, comme telle, une raison suffisante de s’abstenir d’en divulguer les informations. Mais elle devrait inciter les journalistes et les médias à se poser très sérieusement, au préalable, la question de leur intérêt public et de leur éventuelle atteinte à des intérêts dignes de protection.
Le Conseil suisse de la presse s’est prononcé en mars 1997 sur une affaire d’une autre portée que les pratiques de la gérance immobilière de l’Etat de Genève. Il s’agissait d’une note diplomatique adressée par l’ambassadeur de Suisse à Washington Carlo Jagmetti, au sujet des fonds juifs en déshérence.
Le Conseil a critiqué la manière – soit l’exploitation fragmentaire et sensationnaliste du document par la SonntagsZeitung. Sur le fond, il a rendu un avis clair: les médias devraient toujours rendre publiques les informations qui présentent un intérêt public, que leur source soit officielle ou confidentielle.  La confidentialité des rapports diplomatiques internes se justifie, elle ne saurait être protégée à n’importe quel prix.
Ce qui est vrai d’un rapport diplomatique l’est à plus forte raison de débats ou documents liés aux travaux de commissions parlementaires. La violation de la confidentialité concerne d’abord les auteurs de fuites, dont la loyauté est mise en doute. Cela ne dispense pas les journalistes d’un examen critique des motifs de la fuite et de ses éventuelles conséquences. Ni ne les exonère de leur responsabilité dans la communication au public.
Une autre question se pose: la pratique de la confidentialité, pour ne pas dire du secret, cultivée par nombre d’institutions continue-t-elle de s’imposer avec évidence en toute circonstance? Il n’appartient pas au médiateur d’y répondre, sinon en rappelant que l’esprit du temps va plutôt dans le sens d’une plus grande transparence des activités de l’Etat et de son administration.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

En effet, ces fuites sont déplorables. On a beau aimer le rôle de gendarme pour les freiner, c’en devient presque épuisant. On l’a vu avec l’affaire Hainard et ensuite on s’indigne du peu de résultat des polices dans certaines enquêtes. Donc, s’insurger contre ce système qui a tendance aussi à se généraliser est normal. Les fuites pénalisent aussi les journalistes, car de plus en plus de lecteurs non abonnés à internet refusent de lire des articles tellement bien ficelés qu’il faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils sont le résultat de fuites.

Je m’interroge comme vous sur la justification de la pratique de la confidentialité ou du secret dans les institutions.
J’irais même plus loin encore en posant la question suivante. La protection juridique de la confidentialité et du secret dans les entreprises privées ne devrait-elle pas aussi être remise en question? Actuellement, la loi (C.O. art. 321) oblige les salariés à respecter un devoir de garder le secret sur les affaires et aussi sur ce qui se passe dans l’entreprise. Or, quand on observe la dégradation inquiétante des conditions de travail, ne devrait-il pas y avoir une nouvelle pesée des intérêts entre la protection du secret des affaires de l’employeur et la protection plus large qu’actuellement de la personnalité et de la santé des salariés? Certes, la loi oblige déjà l’employeur à protéger le travailleur (C.O. art. 328), mais les nouvelles méthodes de management ont augmenté considérablement, à mon sens, les risques psychosociaux des salariés. Dès l’instant où l’employeur ne prendrait pas, après réitérées demandes de l’intéressé, les mesures nécessaires pour protéger un salarié dont la santé serait mise en péril par un contexte particulier de sa situation professionnelle et, d’autre part, si l’autorité compétente qui aurait alors été saisie devait rester inactive, n’y aurait-il pas un intérêt prépondérant à divulguer l’information au public en de telles circonstances?

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