Médias et opinion: la poule et l’œuf


Un article révélateur paraît dans Le Matin du 7 février. Il relaie un appel du vice-président de l’UDC, Yvan Perrin, incitant les membres et sympathisants de son parti à ne plus s’acquitter de leur facture Billag. Motif (je cite): «A la radio ou à la télévision, nos politiciens sont sans cesse interrompus, alors que nos adversaires peuvent gentiment exposer leurs arguments. Payer pour cela, c’est comme financer la munition avec laquelle on nous tire dessus.»
L’article fait à ce propos le tour des sensibilités politiques. Une réaction socialiste, celle de Géraldine Savary: «Je trouve au contraire que l’UDC y est sollicitée en permanence.» Au centre, selon le président du PDC Christophe Darbellay, c’est moins l’objectivité du service public qui fait problème que la polarisation de certains débats, fondés sur un affrontement PS-UDC. Les voix modérées s’y voient étouffées. Confirmation, par la voix de Christian Lüscher (PLR), d’une opinion assez répandue dans les milieux politiques du centre droit: «Le cœur des journalistes bat plutôt à gauche. Leur objectivité s’en trouve parfois teintée.»
Le sujet revient souvent sur le tapis. Chaque famille politique n’a-t-elle pas intérêt à se poser en victime des médias, du service public en particulier? Le débat paraît figé. C’est dommage, car diverses questions se posent, qu’il conviendrait d’examiner à nouveau.
Un sondage commandé il y a une dizaine d’années par la Télévision suisse romande et par Le Temps manifestait un décalage certain entre les tendances politiques de la population et les inclinations au sein des rédactions romandes. Est-ce toujours le cas?
Pour parler des journaux, les positions de leurs éditorialistes rejoindraient-elles aussi massivement qu’on le dit les orientations de la gauche? Dans l’hypothèse d’une réponse affirmative, quelle serait alors la part d’un choix idéologique et celle du rôle légitime, reconnu à la presse, de critique du pouvoir? Un pouvoir qui se situe globalement plutôt au centre droit dans ce pays, sous réserve de nuances régionales ou locales patentes.
Sur la même voie, et sous un régime de liberté de la presse, en quoi le renforcement d’une attitude conservatrice parmi les citoyens (vote sur les minarets, adoption de l’initiative sur les criminels étrangers) ferait-il obligation aux médias de s’y conformer? Les médias ont-ils le devoir de suivre l’opinion publique ou leur appartient-il de contribuer à la façonner? Qui est la poule et qui est l’œuf?
Dans cette relation instable, quelle est l’influence des éditoriaux, souvent cités comme références, et celle de l’information au jour le jour? Cela ne fait-il pas quarante ans – l’époque des initiatives Schwarzenbach sur la «surpopulation étrangère» – que l’on constate dans les mêmes organes de presse des clivages entre une information stigmatisant l’étranger plus souvent qu’à son tour et de nobles positions éditoriales invoquant les principes humanistes?
La radio et la télévision, quant à elles, s’exposent en première ligne par la tenue de débats en direct. Ceux-ci  permettent au téléspectateur d’apprécier (très subjectivement!) la place et le temps de parole accordés aux uns et aux autres. C’est la piste ouverte par Yvan Perrin. La réponse de Christophe Darbellay alimente ici la réflexion. Les médias audiovisuels ne sont-ils pas tentés, en Suisse et ailleurs, de favoriser à tout prix le spectacle, s’il le faut au détriment du débat de fond? Les discussions de l’ancienne Table ouverte, ou celles, déjà mises en scène, de Droit de Cité étaient pourtant vives. Elles laissent le souvenir d’une place plus large à l’argumentation construite et raisonnable. Aujourd’hui, c’est le rythme des échanges qui compte, favorisant coups de gueule et apostrophes. A nous l’audience!
En télévision, c’est plus encore le langage non verbal assassin que favorise la pratique des plans de coupe. Pendant que l’un parle, la caméra montre l’autre. Qui branle du chef, qui ricane, qui fait la moue. Qui dit à sa manière: «Arrête tes bêtises!» (le sens est souvent plus cru). On en a repéré plus d’un à se poser en champion de cette rhétorique-la. Encore plus efficace et persuasif en plan de coupe que lorsqu’il a la parole. Yvan Perrin doit en connaître aussi quelques-uns.

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La lettre d’Yvan Perrin portait sur les constantes interruptions dont les représentants de l’UDC sont l’objet, de la part de journalistes qui suent l’hostilité à leur égard. Dans ce contexte, la réaction de Mme Savary vaut son pesant de mauvaise foi, et celle de M. Darbellay, son pesant de jésuitisme.