« Un Suisse fracasse le crâne d’un compatriote… »


C’est un jeune lecteur de Bernex (Genève) qui m’écrit. Il a dix-neuf ans, il se présente comme gymnasien et musicien. Il m’interpelle sur un sujet plus d’une fois abordé dans cette Page du médiateur, mais souvent exposé à des malentendus et à des abus :
«Cela fait un moment que je me demande pourquoi, lorsque je lis les nouvelles dans un journal ou alors à la télévision (suisse romande en l’occurrence), les journalistes divulguent la nationalité des personnes mises en cause dans un fait divers, qu’elles soient criminelles ou non.
Quelle est l’utilité de cette information? Est-ce nécessaire de le préciser?»
La question est pertinente. Ce lecteur (et téléspectateur) n’est pas le seul à se la poser.
Dans un premier temps, il faut admettre que la nationalité est l’un des éléments d’information sur une personne, comme peut l’être aussi son origine.
J’ignore quel genre de musique pratique mon correspondant. Les exemples sont nombreux dans ce domaine. Je lis rarement un article ou une critique sur un concert du violoniste Vadim Repin sans que soit précisé quelque part qu’il est Russe. Nouveau chef de l’Orchestre de la Suisse romande, Neeme Järvi est de nationalité américaine et d’origine estonienne. Ces précisions sont aussi une façon de rendre hommage aux pays qui les ont formés ou accueillis, souvent à une école artistique (l’école russe du violon, par exemple).
Dans la chanson française, dans la variété, c’est seulement à partir d’une grande notoriété (Brel, Hallyday) que l’on omet de signaler la nationalité belge, canadienne ou suisse parfois. Mais il arrive aussi qu’elle soit tenue comme une «marque de fabrique» (Gilles Vigneault, Zouc ou d’autres). Quant aux musiques du monde, l’identité des musiciens est étroitement liée au coin de la planète qui est le leur…
Faudrait-il donc l’entendre autrement en matière de faits divers? Le Conseil de la presse, qui est l’instance de surveillance de la déontologie journalistique, a évolué. Il a considéré dans ses premières Directives que des indications touchant à l’appartenance ethnique ou nationale ne pouvaient être admises que «pour autant qu’elles soient indispensables à la compréhension du récit ». Ce critère restait exposé à l’arbitraire et peu praticable. Le criminologue Martin Killias l’a vivement discuté.
Le Conseil de la presse est ensuite revenu sur une position plus pragmatique. Si cet élément d’identification pouvait être appliqué aux étrangers, il devrait l’être également aux ressortissants suisses, par l’indication de la citoyenneté cantonale au besoin. L’essentiel était de proscrire toute forme de discrimination. Et surtout d’accorder «une attention particulière (…) au fait que ces indications peuvent renforcer les préjugés contre des minorités.»
Une rédaction nouvelle et simplifiée de cette Directive vient d’être adoptée par le Conseil. Elle confirme le risque d’effet discriminatoire d’une mention de l’appartenance ethnique ou nationale «en particulier lorsqu’elle généralise des jugements de valeur négatifs et qu’elle renforce ainsi des préjugés à l’encontre de minorités». Elle en appelle, de la part des journalistes, à une pesée d’intérêt entre valeur informative et danger de discrimination.
Dans la pratique il n’empêche que le bât blesse. La mise en évidence d’une nationalité par le titre ou par l’image bouscule le plus souvent cette dernière précaution. On n’a jamais lu en titre de première page: «Un Suisse fracasse le crâne d’un compatriote à la sortie d’un bar».

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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