Pseudonymes sur la Toile: le risque de la coquille vide


La culture de la Toile est fondée sur l’expression libre et multiple. Pour la première fois dans l’Histoire, chacun a la possibilité de s’adresser à tous. Il n’a certes pas l’assurance d’être entendu, ni même perçu. Il est cependant en situation de l’espérer.

De cette ouverture au monde profitent d’innombrables associations, groupes ou individus. Plus personne n’est contraint de passer, pour se faire connaître, par le canal médiatique. La Toile offre des milliers et des milliers de foyers d’expression autonomes. Chacun peut créer sans frais son «journal» par l’ouverture d’un site, dégager un espace d’expression personnelle par la tenue d’un blog.

De plus, la culture de la Toile repose sur la pratique très répandue de l’usage du pseudonyme.

Sur plusieurs réseaux sociaux, cette précaution est indispensable lorsqu’il s’agit de protéger la personnalité des internautes et leur vie privée. Jamais un adolescent ou une adolescente accédant à un site de conversation ne devrait s’identifier autrement.

Sur d’autres comme Facebook, le recours au pseudonyme est  contraire à l’esprit même de l’échange: ouvrir une page personnelle, définir son «profil», rallier des amis, susciter autour de soi et de ses activités des discussions. Il faut se dévoiler pour se faire connaître.

La Toile offre en outre des espaces à des sites s’information. Puisqu’elle est ouverte à tous, elle l’est aussi aux médias traditionnels, qui explorent sur elle de nouveaux modes de diffusion. Elle semble porteuse de grandes espérances, en particulier pour la presse écrite.Sur les sites d’information, l’usage du pseudonyme n’est pas moins différencié. Il n’est pas sans poser des questions nouvelles.

Dans de nombreuses régions du monde, où la liberté de l’information est loin d’être acquise, où l’expression libre s’apparente à un acte de résistance, il est un passage obligé. C’est grâce au recours à ce «masque de combat» qu’ont été connues de l’opinion mondiale des situations d’oppression et de répression, qu’ont été encouragées des protestations et des interventions. Reporters sans frontières en offre même un mode d’emploi.

Mais dans les pays démocratiques? Le débat public sur les sites des médias ne devrait-il pas s’y livrer à visage découvert – sous réserve d’exceptions dûment fondées? Cela paraît une condition de leur crédibilité. Une telle opinion est loin d’être partagée. Elle se heurte à de nombreuses résistances, comme l’a démontré un récent débat sur la plate-forme des blogs de la Tribune de Genève.

Ne parlons que des médias suisses. Le Conseil suisse de la presse s’en tient pour l’heure à quelques principes: le journalisme sur l’Internet répond aux mêmes normes déontologiques que le journalisme traditionnel; le traitement des lettres de lecteurs dans les journaux est soumis aux mêmes critères que l’ensemble du contenu rédactionnel; parmi ces critères figure l’identification des sources. Conclusion: les textes et commentaires sur les sites des médias devraient être sûrement identifiés comme le sont les lettres de lecteurs dans les journaux.

C’est loin d’être le cas. Les usurpations d’identité ou de pseudonymes ne sont pas rares. Des messages sous pseudonymes déposés sur les sites accèdent même aux éditions papier. S’impose alors pour le Conseil de la presse une tâche urgente: repenser ses règles et recommandations en fonction d’une évolution qui, sur ce point, les déborde. Car il n’y a rien de pire qu’une norme transformée en coquille vide.

Le titre de ce billet a été modifié le 30 novembre 2011

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Hélas, les personnes intervenant sous leur vrai nom s’exposent à être la cible de campagnes de diffamation, voire de harcèlement sur leur lieu de travail (cas de plusieurs chercheurs intervenant sous leur vrai nom sur Wikipédia). Le journaliste est généralement sur liste rouge et protégé par son employeur ; ce n’est pas le cas du simple citoyen qui intervient en ligne.