Si la photo est bonne…


L’arrestation du retraité biennois qui a défié la police pendant plus d’une semaine a été reçue avec soulagement. Elle ne suffit pas à évacuer quelques questions. L’une d’elles se situe au croisement de l’action policière et de la couverture médiatique de l’événement. Elle concerne la divulgation par la police de photographies censées permettre son identification.
Un premier portrait circule largement. Les médias le reproduisent. 24 Heures l’agrandit en première page de son édition du vendredi 10 septembre, assorti de l’identité du suspect. Avec cette précision: la photographie aurait été prise dans les années 80. En admettant que l’homme sur l’image ait seulement vingt ans de moins que le sexagénaire recherché, il fait vieux avant l’âge. Voyez son visage, voyez ses mains! Après coup, l’œil est évidemment mieux aiguisé.
Le même jour, la Tribune de Genève publie le portrait sous forme de vignette. Elle le donne comme «signalement», en ajoutant que l’homme porte aujourd’hui une petite barbe blanche. Le quotidien genevois divulgue également l’identité de l’homme recherché en toutes lettres.
Quant au Matin, il se montre le plus rigoureux dans le respect des Directives du Conseil suisse de la presse: le suspect n’est identifié que par son prénom et l’initiale de son nom; le portrait lui-même est flouté.
Ces précautions peuvent certes se discuter dans le cas précis. Les circonstances du drame (un policier gravement blessé, un homme armé aux abois, une population inquiète) peuvent justifier la divulgation de l’identité complète, ainsi que la reproduction d’un portrait faisant office d’alarme. Au nom d’un intérêt public prépondérant, l’une des exceptions au respect de l’anonymat des suspects prévues par les règles déontologiques. Le médiateur ne se plaindra pas cependant d’une interprétation plutôt restrictive des dérogations par Le Matin.
La suite des événements commence par donner raison à ce journal. La photo n’est pas la bonne. Elle est celle du père de l’homme recherché. Il se pourrait même (la chose n’est pas confirmée par la police) qu’elle ait contribué à une confusion, exposant un habitant par ailleurs trop curieux à se faire rudoyer par les forces de l’ordre.
Il faudra attendre le lundi 13 septembre pour que soit connu le véritable portrait du suspect, datant d’une dizaine d’années. Le lendemain, 24 Heures et la Tribune de Genève le publient. Le Matin aussi, mais une nouvelle fois légèrement flouté; sur la même page, le portrait se voit cependant en clair sur le T-shirt d’un participant à une manifestation de soutien.
L’histoire s’achève vendredi 17 mars au petit matin: le retraité est arrêté sur les hauts de Bienne; il a été reconnu par une promeneuse, qui a aussitôt alerté la police.
Aucune leçon définitive à tirer de ces événements, sinon la fonction ambiguë de la publication dans les médias de photographies de personnes recherchées. Elles sont tout à la fois un instrument d’avertissement de la population, un appel à son concours dans l’identification d’un suspect ou d’une personne disparue, un motif d’éventuelles confusions, une immédiate mise au pilori d’un criminel présumé. Rien qui devrait dissuader les rédactions d’une réflexion de cas en cas sur l’opportunité d’accorder leur collaboration aux recherches de la police.  

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Ok pour votre commentaire concernant le forcené biennois, mais l’édito de ce samedi 18 par Ph. Messelier (réd. dans Le Matin) est lamentable.

Ce commentaire pue la polémique planifiée pour exacerber les esprits afin de publier et vendre davantage votre quotidien.

Quand on a un os à ronger on ne le lâche pas,
et comme disait Coluche : Quand on a rien à dire on a qu’à fermer sa gu….

En réponse à M. Roland Jaques
Le médiateur d’Edipresse l’est pour l’ensemble des titres de ce groupe en Suisse. Il l’est donc pour ses trois quotidiens (24 Heures, la Tribune de Genève et Le Matin), ainsi que pour Le Matin Dimanche, et non pour un seul.
La plupart du temps, il est amené par des interpellations de lecteurs ou d’internautes à discuter le traitement journalistique de l’actualité, en référence à la Déclaration des devoirs et des droits reconnue par les journalistes comme expression de leur déontologie. Il se rapporte également aux Directives qui lui sont jointes par le Conseil suisse de la presse.
Il n’est pas dans ses compétences cependant de débattre de la politique rédactionnelle des titres, ni de leurs prises de position sous formes d’éditoriaux ou autres commentaires, qui relèvent de la liberté rédactionnelle.
Dans le cas présent, il a choisi de traiter de la place du portrait photographique et de ses ambiguïtés. Il aurait pu aussi bien s’interroger sur l’appellation commune dans tous les médias de « forcené de Bienne » qu’un lecteur de la Tribune de Genève a mise en cause (éditions du 17 septembre), comportement que les circonstances de l’arrestation n’ont pas confirmé. Le Matin Dimanche en parle justement dans son édition de ce jour.

L’utilisation de l’image par la presse est rarement innocente: vous connaissez la formule « le poids des mots, le choc des photos ». Compte tenu de l’espace qu’elle occupe sur une surface rédactionnelle comptée et mesurée, on attend d’elle plus d’efficacité au niveau du contenu émotionnel qu’un quelconque procédé littéraire.

OK pour votre commentaire.
Une autre affaire me chiffonne bien davantage, je ne sais pas si vous l’avez déjà traitée ou pas. C’est celle de l’accident de bateau sur le lac de Bienne. Le Matin a montré plusieurs fois la photo de la maison du principal suspect, a même donné son prénom et l’initiale de son nom. Et pourtant il n’est qu’un suspect, rien n’a encore pu être prouvé. Et si ce n’était pas lui ? Donner son nom et la photo de sa maison pouvait mener à des déprédations et des démonstrations de haine. Comment appréciez-vous cette façon de faire du journalisme ?

En réponse à Mme Yvette Bonny.
Votre question est tout à fait justifiée. Je n’ai pas traité dans La page du médiateur de la couverture journalistique de cet accident dramatique. Dans la presse, le Blick alémanique a joué d’emblée un rôle déterminant, allant jusqu’à offrir une forte récompense à qui donnerait des renseignements permettant d’identifier le coupable.
En ce qui concerne Le Matin, il s’en est tenu aux usages en publiant le prénom et l’initiale du nom du suspect. La publication de la photographie de la maison n’est cependant pas en accord avec les Directives du Conseil suisse de la presse. L’une d’elles précise qu’un journaliste ne publiera en principe pas le nom «ni tout autre élément permettant d’établir l’identité d’une personne mêlée à une affaire judiciaire». L’objectif de la disposition est d’empêcher que cette personne puisse être identifiée «hors de son cercle familial, social ou professionnel, informé indépendamment des médias».
Il ne fait pas de doute à mes yeux qu’une photographie de la demeure d’un suspect appartient à ces éléments contribuant à identifier la personne.
Le fait que cette personne ne soit à ce jour qu’un suspect n’influe pas sur l’application de cette directive. La même protection est accordée à un inculpé avant jugement, au titre de la présomption d’innocence. Elle l’est même après une éventuelle condamnation, dans le but de protéger sa famille et ses proches, ainsi que de ménager ses chances de réinsertion sociale.