Bettencourt-Banier-Woerth: quel pouvoir des médias?


La divulgation de conversations privées de Mme Bettencourt est le fait de médias, c’est l’évidence; le site Mediapart et Le Point se placent en première ligne. Elle est aussi le fait de leur source, l’avocat de la fille de la milliardaire héritière de L’Oréal.
Conversations de bistrots ou de salons, lettres de lecteurs de journaux, réactions sur la Toile, l’histoire paraît entendue: en bonne ou mauvaise part, le feuilleton français des premières semaines de l’été apporte une éclatante démonstration du pouvoir de la presse. Est-ce bien sûr? Reprise dans le détail.
Premier acte, les gazettes relatent une histoire tristement humaine. Une fille s’en prend à un écrivain-photographe, mondain et séducteur, qu’elle accuse d’avoir abusé de la faiblesse de sa mère. C’est du Mauriac façon bling-bling. Tant d’argent fascine et écœure. L’accueil réservé dans le public aux récits journalistiques illustre une influence première de la presse: alimenter les conversations. Dans une démocratie, c’est banal. Ailleurs, cela peut-être dangereux et explique la censure.
Deuxième acte, les conversations enregistrées au domicile de Mme Bettencourt par son majordome révèlent des accointances professionnelles entre l’épouse du ministre Woerth et le gestionnaire de fortune de la milliardaire. Cela devient une affaire d’Etat.
L’écho médiatique est bruyant. La presse reste cependant dans son rôle, deux décisions de justice le confirment. Il lui appartient de traiter les affaires d’intérêt public, d’assurer une surveillance du fonctionnement des institutions et de dénoncer d’éventuels abus – une fonction en démocratie plutôt qu’un pouvoir, car un pouvoir véritable supposerait une force d’exécution. C’est ainsi qu’est conçue la liberté de la presse depuis l’énoncé du Premier Amendement de la Constitution américaine. L’un de ses «pères», Thomas Jefferson, alla jusqu’à écrire: «S’il m’appartenait de décider si nous devrions avoir un gouvernement sans presse libre ou une presse libre sans gouvernement, c’est la seconde option que je préférerais».
Troisième acte. Non seulement on parle beaucoup de l’affaire en France, mais on ne parle plus que d’elle. Quel nanan! Cela démontre un autre aspect de l’influence des médias: une capacité de peser sur l’ordre du jour des préoccupations publiques (et dans certains cas des préoccupations politiques). On parle d’un effet d’agenda: suggérer aux gens non pas ce qu’ils doivent penser, mais à quoi ils doivent penser. Cela explique les tentatives (en partie abouties) du président Sarkozy de faire diversion en imposant d’autres thèmes à l’attention de ses concitoyens. La capacité de déterminer l’ordre du jour n’est pas l’apanage des seuls médias. Elle s’inscrit dans des relations complexes entre leur influence spécifique, l’action du gouvernement et le poids de l’opinion publique.
Quatrième acte. Penser à l’affaire donc, mais selon quel point de vue ? Ici les médias hésitent ou même divergent (un «pouvoir» divisé, c’est à noter). Les uns continuent de cultiver la veine people. Les noms et les photographies de François-Marie Banier et de Liliane Bettencourt s’étalent en juillet en couverture et dans les pages de magazines comme Paris Match et L’Express. Pendant ce temps, d’autres journaux – Libération, Le Monde – exploitent la veine politique. Là, on se répand sur l’existence d’une île en héritage aux Seychelles. Ici, on tire le fil de la chaussette: financement des partis politiques à partir d’astucieux montages permettant de contourner la loi; incompatibilité (Eric Woerth se défera de ses fonctions de trésorier de l’UMP, le parti présidentiel); conflit d’intérêt (Florence Woerth, son épouse, abandonnera son emploi dans la société gérant les affaires de Mme Bettencourt); légitimité du ministre dans la défense du nouveau régime des retraites.
L’existence de ces deux approches illustre donc un autre aspect de l’influence médiatique: l’effet de cadrage. A partir des mêmes faits, des mêmes documents, les médias ne racontent pas tous la même histoire. A cela s’ajoute, comme un corollaire, la focalisation sur un personnage, si souvent fatale. Sans les écoutes pirates et le débat qu’elles ont provoqué, quels médias auraient entrepris d’exhumer les arrangements fiscaux passés lors de la succession du sculpteur César et la signature apposée au bas d’une lettre par le ministre Woerth?
Le cinquième acte n’est pas encore joué. Au-delà du destin personnel d’Eric Woerth, c’est l’autorité du président Sarkozy qui est en jeu. Que retiendra-t-on dans un an de l’affaire Bettencourt-Banier-Woerth? Au moment des comptes, qui peut jurer que la mise en regard des péripéties de l’été 2010 et de l’engagement pour «une République irréprochable» ne pèsera pas plus lourd que d’autres lignes du bilan présidentiel? Quels seront alors les éléments d’appréciation retenus comme déterminants? Les médias ne se priveront pas de proposer leur liste à l’opinion publique. Un classement médiatique des critères prioritaires de jugement ne suffit pas à déterminer une décision populaire. Par sa force symbolique, il peut néanmoins l’influencer, comme l’a montré il y a trente ans, coûtant sa réélection à Giscard d’Estaing, l’affaire des diamants de Bokassa.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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