Ecoutes et enquêtes: Watergate ou Woerthgate?


 Tout cela pourrait n’être qu’une affaire franco-française, moitié pipole moitié ficelle, qu’enflerait la léthargie estivale. Le feuilleton Bettencourt-Banier-Woerth offre cependant un bon filon de réflexion sur la démocratie et son fonctionnement. Je n’en retiens ici que la veine journalistique.
Le débat central porte sur l’usage par les médias des enregistrements réalisés au domicile de Mme Bettencourt par le majordome de la milliardaire. La justice française a pour l’heure considéré que la publication d’extraits tirait sa légitimité de l’intérêt public, du droit de savoir du citoyen. Sous l’angle des pratiques médiatiques, la question est un peu plus complexe. Un débat entre Sylvie Kauffmann, directrice de la rédaction du Monde, et Daniel Schneidermann, chroniqueur à Libération, l’illustre bien.
La diffusion l’autre soir sur la chaîne TCM du film d’Alan Pakula Les hommes de président (1975) a rappelé à propos du scandale du Watergate (la mise sur écoute du quartier général du Parti démocrate, sous la présidence de Richard Nixon) une exigence cardinale de l’enquête journalistique: authentifier sa source et la recouper. Le principal intérêt du film tient à la bataille constante des deux journalistes Woodward et Bernstein pour s’assurer de l’exactitude des moindres détails. Le rédacteur en chef du Washington Post ne manque pas de les harceler dans ce sens. Les faits semblent par moments minuscules, les preuves dérisoires; mais il suffirait d’une bévue, d’une lacune, d’une erreur pour que tout s’écroule.
Sylvie Kauffmann s’inscrit dans cette tradition lorsqu’elle écrit (Le Monde du 13 juillet): «Si Le Monde avait disposé de ces enregistrements, nous aurions utilisé les informations qu’ils révélaient, après avoir fait notre travail d’authentification et d’enquête journalistique et politique». Elle ajoute que le journal a été amené ces dernières années à débattre des mérites du journalisme d’investigation et de ses dérives vers un «journalisme de procès-verbaux». Qu’entend-elle par là? Un journalisme alimenté par des fuites, au mépris du secret de l’instruction, qui se trouve saisi d’extraits d’interrogatoires judiciaires ou policiers, qui les exploitent sans avoir accès à l’ensemble du dossier et sans contact direct avec la personne concernée.
Un tel procédé s’éloigne des pratiques de Woodward et Bernstein, sans cesse soucieux de confronter les acteurs à leurs informations: «Voilà ce que nous allons publier demain dans le Post. Quel est votre commentaire?» Sylvie Kauffmann se situe pour sa part clairement du côté des enquêteurs américains.
La démonstration lui vaut une réplique chargée d’ironie de la part de Daniel Schneidermann (Libération du 19 juillet). Je cite: «Fallait-il aller frapper à la porte de M. Ouart, ex-conseiller pour la justice de l’Elysée, pour lui demander pourquoi il suivait de si près la plainte de la fille Bettencourt? A la porte de M. Courroye, procureur de Nanterre, pour lui demander s’il avait bien prévenu M. de Maistre (réd. en charge de la gestion de la fortune de Mme Liliane Bettencourt) de sa prochaine décision de classer cette plainte? Demander gentiment à M. de Maistre pour quelle raison il avait embauché Florence Woerth? A Eric Woerth pour quels mérites particuliers il avait décoré le patron de son épouse? Fallait-il poliment demander aux époux Woerth, s’ils s’estimaient, ou non, réflexion faite, en situation de conflit d’intérêt? Bon courage!»
Tous ces gens jouiraient-ils d’un statut plus élevé, seraient-ils plus inaccessibles encore que les protagonistes républicains du Watergate et leurs affidés? Les enjeux du Watergate étaient certes infiniment plus lourds que ceux du Woerthgate. Les seuls instruments des journalistes étaient alors le téléphone (fixe!) et le bloc-notes. Les situations sont difficilement comparables. En regard des méthodes journalistiques cependant, la réplique de Schneidermann laisse sceptique. Et pourquoi pas du courage, justement? Et de la patience!
C’est désormais celle-ci qui fait surtout défaut. Est-elle-même encore concevable? L’affaire reste révélatrice de changements dans le mécanisme dans l’information. A l’époque du Watergate, l’authentification, le recoupement, la vérification, l’audition des personnes précédaient la publication des informations. A l’époque du Woerthgate, qui est celle de l’Internet, ces opérations ont tendance à se précipiter, souvent l’accompagnent, parfois même la suivent. La toute récente opération de Wikileaks constitue un entre-deux: une masse de documents bruts sur les opérations militaires américaines en Afghanistan a été remise à des quotidiens (le New York Times et le Guardian) et un magazine (Der Speigel), réputés pour le sérieux de leurs méthodes de recherche, à des fins de contrôle et de vérification. Combien de mois, combien de semaines faudra-t-il pour que de tels documents soient livrés directement sur la Toile?
Le temps de l’information ne s’est pas seulement accéléré (ce qu’il fait depuis que l’information existe). Par l’immédiateté de l’Internet, il s’est contracté. Le droit de savoir des citoyens, la légitime surveillance des pouvoirs par la presse demeurent. Le risque de dommages collatéraux s’accroît: accusations sans preuves, mépris de la présomption d’innocence, vérités partielles ou tronquées. Le journalisme en démocratie est un métier difficile.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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