L’anonymat sur l’Internet: un débat en ligne


Le dépôt en France d’une proposition de loi sur la suppression de l’anonymat des éditeurs de sites en ligne et en particulier des blogueurs a provoqué un vif débat parmi les internautes. La page du médiateur en a fait état dans un précédent billet. De plus, un commentaire du médiateur a été mis en ligne à la suite d’une note publiée sur le blog La plume d’Aliocha, tenu par une journaliste française qui a débuté sa carrière dans le métier d’avocat et qui s’intéresse aux pratiques du journalisme et à ses normes déontologiques.
Ce commentaire a suscité des réactions de la part d’Aliocha, mais aussi d’internautes familiers de ce blog. Une discussion s’est engagée, dont il paraît intéressant de restituer les aspects principaux. Quelques passages contenant des propos plus personnels ou circonstanciels ont été supprimés; l’intégralité des échanges figure sur La plume d’Aliocha.

Commentaire de Daniel Cornu:

Il ne faut pas se voiler la face. La question de l’anonymat sur le Web n’est pas futile. La soulever n’est pas non plus un crime de lèse-liberté. Après le vacarme et la massive profession de foi libertaire qui ont salué sur la Toile hexagonale la proposition de loi mal ficelée du sénateur Jean-Louis Masson, on risque de se dispenser de prêter l’oreille à des voix qui plaident pour une régulation raisonnable.
Ce ne sont pas les éditeurs qui sont en première ligne, comme le croit le sénateur. Ce ne sont pas les responsables de sites ou les blogueurs. Ce sont des auteurs de commentaires (une infime minorité, mais hautement nuisible) qui profitent du masque offert par l’anonymat, émettent à partir d’adresses électroniques introuvables, fournissent lorsqu’elles sont requises des coordonnées imaginaires pour distiller sur la Toile des insultes, des vilenies qui atteignent durablement des personnes. Lorsque tous les raffinements de la dissimulation sont convoqués par ces commentateurs malfaisants, il est très difficile pour ne pas dire impossible de remonter jusqu’à eux. Pour la personne touchée, c’est un tel parcours du combattant que la pente est d’y renoncer.
Alors, on peut en effet continuer de plaider pour le recours au pseudonyme, lorsqu’il se justifie. Et je suis prêt à reconnaître qu’il se justifie souvent. Mais il faut essayer de lutter contre les abus. Cela passerait-il par une modération systématique des commentaires avant qu’ils ne soient mis en ligne, sous la responsabilité de chaque éditeur? Cela commencerait-il, très modestement, par une vérification de la simple existence de l’adresse électronique indiquée?
Je fonctionne actuellement comme médiateur pour les journaux du groupe Suisse Edipresse, dont deux quotidiens régionaux, la Tribune de Genève et 24 heures, et un journal populaire, Le Matin. Je me suis souvent trouvé saisi par des internautes se plaignant de commentaires truffés de propos racistes, antisémites ou xénophobes sur les versions en ligne de ces titres. On en trouve aussi en réaction à des blogs, dont les deux régionaux coordonnent l’édition. J’ai plus d’une fois abordé le sujet sur La page du médiateur. N’y a-t-il pas quelque chose à faire?

Réaction d’Aliocha:

Plus j’y réfléchis, et plus je m’interroge sur l’anonymat, mais je crois qu’il faut être journaliste pour s’inquiéter du phénomène. Nous avons l’habitude d’écrire en direction d’un public et nous mesurons – quoiqu’en disent certains – la responsabilité que cela implique. La nouveauté du web a été de permettre à tout un chacun, si ce n’est de se transformer en journaliste, du moins d’écrire en direction d’un public. Avec un niveau de responsabilité juridique équivalent, mais pas la même culture de responsabilité, pas le même sentiment de responsabilité. Il est possible que cela autorise un niveau de liberté supplémentaire, c’est la face lumineuse du problème, mais il est évident aussi qu’il y a un revers à la médaille. On est toujours plus responsable de ce qu’on écrit sous son vrai nom que sous un pseudo. Personne ne veut l’admettre sur le web et pourtant il est là, le problème. L’anonymat offre un confort, c’est vrai, je le teste tous les jours, mais ce confort est-il parfaitement éthique ? Surtout, ce confort justifie-t-il que l’on supporte les inconvénients indéniables qu’il suscite ? La liberté d’écrire sous un faux nom mérite-t-elle d’être défendue comme une condition sine qua non de la liberté d’expression ?

Commentaire de tschok:

Je ne prétends pas vous détourner de la noble cause que vous indiquez, sur votre blog, avoir faite vôtre depuis si longtemps que vous devez en connaitre dans ses moindres détails toute la problématique, mais peut-être faut il faire des distinctions.
En effet, le commentateur a, comme n’importe quel intervenant sur le web, au demeurant, un pouvoir de nuisance. Si ce pouvoir s’exerce de façon abusive, il est bon d’avoir les moyens de retrouver physiquement celui qui se cache derrière un pseudonyme – ou celui qui se trouve derrière un pseudonyme sans réel désir de dissimulation – afin de lui faire connaitre les moyens juridiques d’une réclamation, en lui délivrant une assignation, ou en le rendant destinataire d’une plainte pénale.
De ce point de vue, la simple exigence d’une adresse électronique qui corresponde à une personne physique bien réelle semble minimaliste et ne heurte à première vue aucun grand principe. En pratique, vous savez que le sujet est beaucoup plus complexe que cela.
Mais le point sur lequel je voudrais insister est qu’il existe différentes formes de pouvoir de nuisance. J’en vois trois. Chacune ne me parait pas mériter la même réponse judiciaire.
La première forme de nuisance est la plus anodine, la moins offensive: la simple plaisanterie. Les plaisanteries dont nous sommes victimes sont toujours ornées, à nos yeux, du plus parfait mauvais goût, et l’atteinte qu’elles représentent à l’idée qu’on se fait de notre honneur nous semble si insupportable qu’elles méritent les plus cruels châtiments. C’est du moins ce qu’on déciderait s’il fallait juger par nous mêmes ceux qui nous les font subir.
Dans sa grande sagesse le législateur a estimé qu’il valait mieux éviter les procès incessants pour des peccadilles et il admet donc qu’une certaine forme d’humour puisse s’exercer en n’appelant d’autre réponse que le droit pour la victime de se taire, de riposter sur le même mode, de répondre sur un mode sérieux, ou de crier librement au scandale.
Dans ce cas, il n’est donc pas besoin d’identifier précisément l’auteur du propos désobligeant ou de la plaisanterie de mauvais goût: il suffit simplement soit de se taire, soit de lui répondre sur le mode qui nous plait. C’est dire que l’auteur d’une simple plaisanterie peut rester anonyme et, finalement, ce n’est pas une mauvaise chose: n’est ce pas une occasion d’éprouver notre humilité?
La seconde forme de nuisance est déjà beaucoup plus dangereuse: il s’agit des propos racistes, xénophobes, antisémites, ou qui stigmatisent un groupe social identifiable. Certes, on ne saurait les encourager. D’ailleurs ils sont interdits d’une façon générale, soit par la loi, soit par la morale.
C’est à leur sujet que naissent les réflexions les plus fécondes. Que faut-il faire? Laisser ces propos se diffuser librement sur le net au risque de créer un climat délétère propice à tous les égarements? Ou imposer à tous les blogueurs, commentateurs inclus, le port obligatoire d’une carte d’identité au motif qu’il faut lutter contre une minorité de sagouins?
A la fois on ne souhaite pas voir la loi bafouée, mais d’un autre côté on répugne à ce nivellement par la bas, car la loi est l’expression de la volonté générale: ce n’est donc pas à une minorité d’imbéciles malveillants de décider sous quel droit nous allons vivre.
Là, nous sommes pris dans l’étau du tragique: aucune solution n’est vraiment satisfaisante et tous les avantages qu’une solution peut comporter sont anéantis par ses inconvénients. Ce n’est plus la farce, comme dans le premier cas, c’est la tragédie, le jeu à somme nulle, la victoire à la Pyrrhus: celle qui coûte plus qu’elle ne rapporte, même si on choisit l’alternative.
Puisqu’aucune solution n’est bonne, puisqu’aucune fuite n’est salutaire, autant faire face et critiquer ces propos, y répondre, les démonter, les analyser, les tourner en ridicule chaque fois que l’occasion nous en est donnée.
La vigilance est peut être la meilleure des réponses, bien avant l’interdiction et bien avant l’obligation faites à tous de s’identifier avant de parler: après tout, le meilleur des soldats n’est il pas un inconnu pour qui nous ravivons la flamme? N’avons nous pas placé son tombeau sous un arc de triomphe? A lui revient la gloire, pour tous les autres, donc pour nous tous puisque cet inconnu, c’est peut être vous, donc certainement nous tous.
La troisième sorte de nuisance est cette forme de malveillance qui est le fait pour un individu ou un groupe d’individus de viser un individu déterminé et de le détruire par la parole par l’injure, la diffamation, l’atteinte à la vie privée ou la menace par exemple.
La réponse à apporter est de nature policière, mais pas nécessairement pénale. C’est cette articulation que nous avons du mal à concevoir et qui, elle aussi, donne lieu à de fécondes réflexions. Policière: parce qu’il faut constituer la preuve, donc enquêter. Or les droits et libertés auxquels l’enquête se heurte nécessairement exige qu’elle soit mise en des mains qui sont habituées à la servir dans un esprit d’ordre public dégagé des tentations de l’intérêt particulier. Pas nécessairement pénale: parce que la punition n’est pas toujours le meilleur moyen de faire triompher la vérité ni d’empêcher la réitération d’une infraction. Or, ici, il s’agit bien de cela.
Je vous demande de pardonner cette réponse un peu longue, mais votre intervention, militante dans son esprit, journalistique dans sa forme, mais idéologiquement marquée sur son fond (et pas dans le sens de la liberté), me semblait attirer ces quelques observations.

Réponse de Daniel Cornu à tschok:

Dissipons quelques malentendus! Je ne suis pas, comme vous semblez le penser, rompu au débat concernant l’anonymat sur la Toile. Au contraire, je le découvre et il me passionne. Je l’ai certes perçu par mon activité de médiateur et dès que je me suis trouvé propulsé dans la blogosphère. J’en mesure mieux la problématique depuis que j’alimente un blog personnel et que je me balade davantage sur la Toile, autrement que pour y trouver des documents et des références. Cela ne fait même pas six mois. J’ajoute que sous ses aspects techniques, je me considère encore comme un néophyte de l’Internet. Ainsi, le commentaire que j’ai posté sur La plume d’Aliocha est tout simplement le premier que je me risque à soumettre.
Jusque là, la question de l’anonymat ne s’est posée à moi que sous l’angle de la protection dans les médias de la personne d’un justiciable et du respect de la présomption d’innocence. Sous cet angle, j’en ai défendu le principe, conformément à la déontologie suisse du journalisme, plus rigoureuse sur ce point que les normes professionnelles observées en France.
Je n’ai donc pas de la question la connaissance fine que vous me prêtez. Je ne suis pas non plus au fait dans le détail de la législation française sur la liberté d’expression numérique, domaine dans lequel droit suisse continue de procéder pour l’instant, et pour l’essentiel, par analogie avec les dispositions en vigueur au sujet de la presse écrite et des médias audiovisuels. Je vous suis donc particulièrement reconnaissant de vos précisions. Ajoutées au billet de Maître Eolas sur le même sujet («Haut les masques!»), elles me permettent d’avancer dans la réflexion.
J’apprécie en particulier vos distinctions entre les divers registres d’atteintes anonymes. Je me rallie sans réserve à vos considérations sur les traits d’humour et la satire. Dans le canton de Vaud, voisin du mien (j’habite Genève), une plaisanterie complète l’énoncé des Béatitudes par celle-ci: «Heureux celui qui sait rire de lui-même, car il ne manquera jamais de sujets d’amusement». Parole d’Evangile! Se défendre de la moquerie par d’autres moyens qu’elle-même ne contribuerait-il pas à ajouter au ridicule? Mais pourquoi devrait-elle alors nécessairement s’affubler du masque de l’anonymat?
J’ai davantage de peine à vous suivre à propos des infractions aux lois sur le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie. Votre raisonnement est parfaitement défendable dans un contexte où intervient un certain encadrement de la discussion. Par exemple le courrier des lecteurs des journaux, qui prennent leurs responsabilités en acceptant des lettres, que leurs auteurs signent de leur nom véritable. Dans une telle situation, et dans la plupart des cas, une autorégulation s’opère par l’expression de points de vue divers et contradictoires. J’observe cependant que sur le Web ces échanges dépassent fréquemment l’argumentation pour tourner à l’insulte et à l’invective, dès qu’il s’agit de sujets sensibles (donc dignes d’être débattus!) comme la situation au Proche-Orient. Ai-je tort de considérer que l’anonymat est un facteur important de dérive, sans que le débat de fond s’en trouve lui-même enrichi?
Les attaques personnelles, enfin, les campagnes de dénigrement, les atteintes à la vie privée, les menaces n’échappent pas, dites vous, à des procédures légales qui permettent de les faire cesser, voire d’obtenir des réparations. Quelles que soient les procédures (il existe des différences entre la France et la Suisse), il est toujours compliqué et fastidieux pour une personne touchée de se lancer dans de telles démarches, surtout lorsque l’auteur de l’atteinte est soigneusement camouflé. De plus, les résultats éventuels en sont souvent tardifs; d’où en matière de presse l’institution du droit de réponse.
En conclusion, j’aimerais toutefois vous exprimer mon accord fondamental sur la vision globale que vous proposez de ce débat. Selon que l’on proscrirait (mesure inconcevable de manière globale) ou que l’on tolère l’anonymat, et sachant que les offenses anonymes ne sont le fait que d’une « minorité de sagouins », où se trouve la perte la plus lourde: du côté de la liberté d’expression ou du côté du respect des personnes et, dans certains cas, de la vérité?
Si je « milite », comme vous le dites, je le fais pour l’instant sur un territoire microscopique: mes propres blogs. J’essaie d’étendre mon action à une zone à peine moins réduite: les blogs et les sites rattachés au groupe de presse dont le suis le médiateur; avec le plus retentissant insuccès à ce jour.
Tel un navigateur, je garde cependant l’œil sur une balise verte et une balise rouge. Tocqueville – même étendu à la communication, c’est devenu un cliché: «Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître.» Camus – dans un sens élargi lui aussi, mais un peu moins connu: «La presse, lorsqu’elle est libre, peut être bonne ou mauvaise ; mais assurément, sans la liberté, elle ne sera jamais autre chose que mauvaise.»
Mais sur la Toile, que les eaux sont agitées!

Commentaire de Fantômette:

Les internautes découvrent, sans toujours pleinement le réaliser, l’impact que peut avoir une parole publique. C’est vrai. Un apprentissage est à faire, auquel il faut probablement laisser le temps de se faire. Mon opinion est qu’il faut accepter, dans l’intervalle, une certaine dose de désordre. Il s’agit d’un désordre qui reste relatif, et que l’on ne peut pas, d’ailleurs, comparer au désordre que provoqueraient des propos identiquement nauséabonds en première page du Monde.
La Toile est un espace public, certes, mais extrêmement dilué.
On a vu la jurisprudence, à juste titre d’ailleurs, en tenir compte pour octroyer des dommages-intérêts notablement bas (je pense à l’affaire Martinez/Fuzz), lorsque les sites sur lesquels figuraient les propos litigieux n’avaient été, en pratique, que très peu vus.
Lorsque vieuxcon1687 tient des propos haineux et stupides sur le site du figaro.fr, ses propos sont publics, certes, mais combien de personnes s’y sont arrêtées? Probablement fort peu.
Internet est en train de faire «shifter» (entre autres choses) les notions d’espaces public et privé. Je ne sais pas si on a bien tous pris la mesure du truc. Mais cela semble évident.
Il est probablement en train de créer une – ou plusieurs – sorte de zone intermédiaire. Dans quelle mesure des propos pénalement répréhensibles tenus sur un mur Facebook ouvert à un nombre fini d’amis – même si ce nombre est relativement élevé – sont publics? Dans quelle mesure ces mêmes propos tenus sur un blog ouvert à tous vents, mais référencé nulle part, et ne recevant quasiment aucune autre visite que celle de son rédacteur sont-ils publics?
La jurisprudence, pour analyser le phénomène, est moins dépourvue de ressources qu’on a pu le dire. Je suis ainsi récemment tombée sur le compte-rendu d’une décision qui semble avoir assez subtilement assimilé l’espace des commentaires d’un blog à un espace privé recevant du public.
Il est d’ailleurs habituel, pour les commentateurs de blogs, de considérer le blogueur comme un hôte qui, recevant «chez lui», est libre d’y fixer les règles de courtoisie dont il entend qu’elles prévalent.
A cet égard, l’idée d’inciter les commentateurs à signer de leur nom ce qu’ils entendent poster sur votre blog est une bonne chose. Il faut expérimenter. Et même, pourquoi ne pas envisager, afin que les choses soient tout à fait claires, d’écrire un petit avertissement aux termes duquel seuls les commentaires signés seront publiés.
Il restera le problème du commentateur qui s’invente un faux état-civil – et le risque subséquent de l’usurpation d’identité, volontaire ou non – mais peut-être votre expérience permettra-t-elle de relativiser, ou à tout le moins, de mesurer ce risque.
A vous de voir ensuite, au bout d’un certain temps, quelle communauté de commentateurs – et quelle qualité de commentaires – vous vous mettrez à abriter sur vos pages.
Tenter l’expérience d’interdire l’anonymat sur des sites de presse en ligne, qui génèrent une quantité étonnante de commentaires souvent sans intérêt – pourquoi pas. Mais honnêtement, les commentaires sont en moyenne de bien meilleure tenue sur les blogs, qui autorisent pourtant également l’anonymat des commentaires. Je ne crois donc pas que cela soit lié.
Je crois que ce qui fait la différence, tout d’abord, c’est le flux des commentateurs (le nombre de visites d’un site de presse est sans commune mesure avec le nombre de visites d’un blog) – et puis l’encadrement du site.
D’après mon expérience, l’espace commentaires d’un blog est régulé par le blogueur, bien plus que ce n’est le cas d’un site de presse, sur lequel le seul mode d’intervention des modérateurs s’opère «en creux», sous la forme de la disparition des commentaires illicites (et encore). Une régulation qui ne se voit pas a peu de chance d’être efficace. A cet égard, l’invention par Eolas du «troll detector» qui permettait de rendre lisible sa politique de suppression des trolls était plus astucieuse. Elle a probablement permis de gagner en maitrise sur le contenu des commentaires.
Que les sites de presse réfléchissent à ce qu’ils veulent faire de leurs espaces ouverts me semble être une bonne chose.
Il se trouve que cela m’intéresserait de le savoir car ça reste assez mystérieux à mes yeux.
Quel est l’objectif poursuivi par ces sites, exactement, lorsqu’ils invitent leurs lecteurs à «réagir» (un terme que l’on retrouve fréquemment sur les sites de presse, au lieu et place du terme «commenter», plus utilisé sur les blogs – ce qui me semble significatif)? Si les mots ont un sens, un site de presse qui invite ses lecteurs à «réagir» (c’est le cas du journal Le Monde, ou Figaro, ou Libé) ne les invite pas à «débattre» (et notamment pas entre eux). Ni à commenter. Pas même à «penser» ou «réfléchir», à dire vrai, vous ne trouvez pas?
Si l’objectif est de débattre, alors autant dire que les sites de presse ne peuvent pas faire l’économie d’un «animateur» de débat. Vous ne mettez pas quelques centaines de personnes dans un amphi, toutes avec leur micro, en leur demandant d’organiser un débat entre elles.
Mais est-ce vraiment l’objectif de ces espaces de publication? Ou s’agit-il de fidéliser des lecteurs en leur proposant simplement de les réunir dans un espace commun? Ou s’agit-il pour les journalistes de «sonder les opinions», savoir «ce que les gens» (sous-entendu les «vrais gens», cette abominable fiction) pensent de tel ou tel article, telle ou telle thématique (auquel cas le terme de «réaction» est le terme adéquat, évidemment).
Vous, par exemple, en tant que médiateur sur ces sites, quel est votre objectif? Permettre une expression aussi large et libre que possible – quitte à ce qu’elle soit peu pertinente, stupide, ou ennuyeuse, en en soustrayant que les coms illicites? Organiser un débat, une discussion, une confrontation d’idées?

Réponse de Daniel Cornu à Fantômette:
 
Vos remarques, comme celles de tschok, sont tout à fait intéressantes. Elles m’encouragent à poursuivre mon expérience de transparence sur mes propres blogs, La page du médiateur, ouvert il y a trois ans et lié à mes fonctions; Marges, qui est un blog personnel, où je parle depuis quelques mois de journalisme, mais aussi d’autres choses.
Cette expérience se concentre pour l’essentiel sur Marges (La page du médiateur, plus institutionnelle, est destinée à susciter des interpellations ou des questions davantage qu’à publier des commentaires, sans toutefois les exclure).Elle est pour l’instant très mélangée. J’ai mis au point une petite procédure.
1) La page d’accueil indique clairement que Marges ne retient pour publication «que des commentaires signés du prénom et du nom de leur auteur. Les textes sous pseudonymes n’y sont acceptés que pour des raisons dûment fondées». Cet avertissement n’est pas perçu par tout le monde ou négligé.
2) Tout message signé d’un pseudonyme ou d’une identité incertaine, fait l’objet d’une réponse test, dont le seul but est de vérifier l’existence de l’adresse électronique; si je reçois un avis de non distribution, le message est simplement éliminé.
3) Si le courriel est distribué, j’envoie alors un texte standard expliquant ma position et demandant à l’auteur s’il accepte de signer son texte de son prénom et de son nom et de me donner quelques indications confidentielles me permettant de vérifier au besoin (c’est assez et même un peu trop, je le confesse, dans la «ligne Masson»!).
4) Je reçois alors trois types de réponses: a) un silence obstiné (fréquent: ma demande doit paraître réellement incongrue, intrusive, inquisitoriale ou liberticide); b) un accord (rare, mais hautement apprécié comme vous l’imaginez); c) un refus (assorti parfois d’explications plus ou moins amènes). Dans le dernier cas, et surtout lorsque le sujet est important, il m’arrive d’avoir un échange assez soutenu avec la personne, même s’il ne débouche pas sur une mise en ligne.
Quel est alors le résultat (provisoire) de l’expérience? Beaucoup de travail d’accompagnement et très peu de convertis. Donc un très faible trafic de commentaires. Pas de quoi pavoiser!
En ce qui concerne les sites des journaux dont je suis le médiateur, je n’ai pas vraiment d’objectif, dans le sens où ma fonction est principalement réactive: des lecteurs (ou internautes) se plaignent, j’examine la plainte, j’essaie d’arranger les choses avec les responsables rédactionnels, dans certains cas je consacre un billet à la question. A ce jour, je n’ai pas milité pour imposer aux sites de proscrire les messages anonymes. J’ai simplement constaté que toutes les plaintes me parvenant concernaient des messages anonymes; elles portaient pour la plupart sur des propos racistes, antisémites ou xénophobes.
Les questions que vous posez sont en effet cruciales: à quelle(s) fin(s) les journaux entretiennent-ils sur leurs sites une telle interactivité? Je crains que la bonne réponse ne soit pas du côté du débat dans un espace public nouveau, mais davantage du côté d’une participation intense et alléchante pour d’éventuels annonceurs.
Tout cela mérite encore un temps d’observation. Ne rangeons pas déjà les idéaux démocratiques sur la Toile dans le tiroir des illusions. Des idéaux qui sont vulnérables à la fois au caractère mercantile de médias ou d’autres sites, par nécessité de survie dans le meilleur des cas; aux tentations hégémoniques de journalistes (je dois m’en défendre moi-même, plus précisément de celle d’imposer à tous une transparence qui n’est réellement supportable que par un petit nombre, dont je suis, et qui peut avoir pour conséquence de limiter la parole publique); enfin aux excès déplorables de ceux que tschok désignent comme «une minorité de sagouins». Cela fait tout de même du monde!
Votre point de vue est sage (il rejoint d’ailleurs celui d’Aliocha): tout est très neuf, mal dégrossi, il faut laisser, ultime héritage avec la suppression de la peine de mort d’une présidence d’une autre époque, « du temps au temps ».

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Bonsoir M. Cornu,

Il est évidemment très tentant, alors que vous contribuez par ce billet à faire de mon ami tschok et de moi-même des anonymes remarqués – sinon remarquables – de venir tester sur ces pages la rigidité du principe que vous y défendez.

Si vous me permettez de m’exprimer ici sous la seule identité qui est la mienne sur la Toile – et de laquelle je signe ce commentaire – je le ferai volontiers.

A défaut, je me contenterai de vous lire, avec plaisir, mais sans contribuer aux débats.

Je parcoure votre digression sur l’anonymat du web.
Je suis pour l’anonymat, mais avec des réserves dans le sens où l’utilisateur devrait être connu du site.
Pourquoi préserver l’anonymat? Parce que je ne veux pas être fichée comme sympathisante x ou y, ou que si je dois chercher un job ou rencontrer une personne, les gens pourraient me reprocher « telle ou telle phrase x ou y » même si il n’y a aucune revendication guerrière ou haine dans mes propos.
Je suis contre le fichage systématique des gens comme on le voit déjà sur Facebook.
Une personne que vous ne connaîtriez pas: vous pouvez faire une rapide recherche et vous pourriez déjà la classer voire la condamner? Où serait la liberté d’expression?
Le fait est que sous anonymat, les gens se sentent plus libre d’écrire ce qu’ils pensent, cela permet d’avoir une idée assez précise des idéologies qui trainent même si celles-ci sont proches du comptoir.
Permettre à des personnes de s’exprimer plus ou moins librement, donne la possibilité aussi d’expliquer que ces personnes propagent des idées fausses et ne sont pas dans le vrai.
Il y a des manières de préserver une intimité des gens, j’aime bien surfer et intervenir sur le web, mais j’aime ma vie privée et j’y tiens.
L’internaute lambda représente un groupe de personnes et souvent que lui-même, dévoiler son identité, ce serait limiter les débats aux biens-pensants.

Le transfert sur La page du médiateur de plusieurs éléments d’une discussion sur l’anonymat, ouverte sur le blog La plume d’Aliocha, suppose qu’une place soit exceptionnellement laissée à des commentaires sous pseudonymes. L’expérience que j’ai de ce blog et des apports réguliers des internautes cités m’amènent à privilégier le contenu de leurs interventions. Quant à d’autres contributions éventuelles sur le même sujet, j’en respecterai au besoin l’anonymat, tout en m’assurant de l’identité de leurs auteurs.