Internet: la chasse au pseudo


Les internautes familiers de cette Page du médiateur ont compris que je mène depuis plusieurs mois un combat quasi désespéré contre les commentaires anonymes postés sur le Web. Au point de finir sans doute par les lasser. Ils ont compris que je veux croire encore à la valeur de transparence en démocratie. Que je déplore le ton vulgaire, les blessures inutiles (elles n’ajoutent le plus souvent strictement rien au débat), le voisinage douteux avec le racisme, l’antisémitisme ou la xénophobie de trop de «courageux anonymes». Que je persiste à former le pari qu’une expression à visage découvert, même des plus mordantes, s’expose moins à la censure d’un modérateur qu’un propos anonyme de la même eau. Que… J’arrête là.

Alors, j’étouffe sous l’avalanche de réactions hostiles à une proposition de loi mal ficelée par un sénateur de Moselle, dont le patronyme est celui d’un grand peintre méconnu (Masson) et dont le prénom évoque en Suisse romande un illustre concours de dégustation à l’aveugle de vin vaudois (Jean-Louis).

C’est que Jean-Louis Masson, justement, refuse absolument la dégustation à l’aveugle des contenus offerts sur le Web. Il requiert le dévoilement de tous les «éditeurs de sites de communication en ligne et en particulier les blogueurs» – proposition à vrai dire sans le moindre avenir. Eh bien! Quelle volée de bois vert! En même temps, ce sont tous les partisans d’une meilleure régulation sur la Toile qui prennent des coups.

Le sénateur français a le mérite de soulever une bonne question, mais il se trompe de combat. Le territoire virtuel du Web n’est pas homogène. Dans un livre vif, De la démocratie numérique (Seuil, 2009), Nicolas Vanbremeersch propose de distinguer trois Web, trois sphères, dont il établit une cartographie. Un Web documentaire, qui rassemble des bases de données. Un Web social, dont les hôtes principaux sont des réseaux comme Facebook ou YouTube, les forums en tous genres et les blogs. Un Web de l’information enfin, dont les acteurs dominants sont les journalistes et leurs médias en version numérique.

Or, la question de l’anonymat ou du pseudonyme ne se décline par partout de la même manière. Sur Facebook par exemple, il n’en est pas question: ce sont des personnes réelles, dûment identifiées, qui s’affichent. La pratique des forums induit au contraire l’usage de l’anonymat comme précaution élémentaire, afin d’épargner à l’internaute le risque de désagréments et d’intrusions dans sa vie privée.

La proposition de loi du sénateur Masson prend pour cible les éditeurs de communication en ligne, ainsi que la nébuleuse des blogueurs professionnels et amateurs situés sur le Web social. En réalité, le problème de l’anonymat concerne certes ces acteurs-là aussi, mais il ne les n’affecte pas davantage que les éditions en ligne de médias traditionnels ouvrant des volets participatifs. Ce ne sont pas les informations, les billets, les notes, le plus souvent soigneusement édités sur les sites et les blogs, qui forment les foyers les plus critiques, mais des commentaires ou réactions sans visage postés sans le moindre sens de la responsabilité et de la civilité.

C’est pourquoi le pseudonyme sur le Web compte des défenseurs convaincus, qui appartiennent au cercle des plus estimables blogueurs. Ainsi Maître Eolas, cet avocat français devenu si célèbre sur la Toile qu’il peut soutenir aujourd’hui sans vanité: «c’est sous mon vrai nom que je suis anonyme». Ainsi, bien entendu, des sites comme Reporters sans frontières, qui s’emploient à défendre la liberté d’expression partout où elle est menacée et où les éditeurs de sites ou de blogs s’exposent à des poursuites et des persécutions.

En ameutant la Toile hexagonale, le sénateur Masson réveille une tradition libertaire, ancrée très profondément parmi les internautes, au risque de compromettre pour un temps toute réflexion sur une régulation raisonnable. Maître Eolas rappelle que ce réflexe libertaire s’était déjà manifesté («On veut nous censurer!») à propos de la Loi pour la confiance dans l’économie numérique de 2004. Alors qu’il s’agissait d’une loi, je le cite, «très protectrice de la liberté d’expression».

Plusieurs intervenants confirment par ailleurs, et à raison, que l’anonymat des éditeurs de sites et des blogueurs est de toute manière très relatif, malgré les apparences: le recours à un pseudonyme n’empêche pas, en cas de Trafalgar, d’identifier l’éditeur (ou le blogueur) responsable. D’où, à leurs yeux, l’inutilité de dispositions nouvelles qui répondraient avant tout au fantasme d’un contrôle total de la société.

Le plus intéressant dans toute cette affaire, le plus prometteur, ce sont les interstices perceptibles dans ce massif rejet. Maître Eolas, par exemple, distingue la menace d’une obligation faite aux blogueurs de tout révéler de leur identité et la situation des internautes «ordinaires», qui interviennent ponctuellement sur un forum ou en commentaires. Ou encore ces quelques lignes d’Aliocha, journaliste libre qui tient l’un des meilleurs blogs sur le journalisme en France:

«Comme à Venise, le masque sur Internet est un instrument de libération, seulement voilà, tout le monde n’use pas de cette liberté de manière respectable. A quoi bon le nier ? Il existe une élégance du masque, celle qui consiste à le porter par jeu, en sachant qu’à n’importe quel moment il peut tomber. Beaucoup d’entre nous l’utilisent ainsi et sont donc fondés à le défendre pour eux-mêmes, mais les autres?» 

PS. J’ai déploré dans un précédent billet les difficultés d’accès à la Page du médiateur et à ses services sur l’Internet. La page d’accueil de la Tribune de Genève en ligne inclut désormais, en fin de sa rubrique quotidienne «Blogs en vue sur tdg.ch», un lien permanent: Le blog du médiateur d’Edipresse. Il suffit de cliquer. Le progrès est appréciable et apprécié.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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