Drame de l’A1: pourquoi ce changement de cap?


Les quotidiens lémaniques ont amplement traité «le drame de l’A1», survenu le dimanche 18 avril dans le tunnel autoroutier de Sévaz (Fribourg): à bord d’une voiture volée, un jeune homme de dix-huit ans est mortellement blessé par un policier vaudois; son frère jumeau sera arrêté quelques jours plus tard. Ils viennent de Vaulx-en-Velin, près de Lyon, où réside leur famille. Tant Le Matin que 24 heures (dont les articles sur le sujet sont repris par la Tribune de Genève) ont suivi l’affaire de près.
Au terme d’un récent exposé sur «La médiation dans le domaine de la presse», dans l’immeuble bleu de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI), une auditrice m’a demandé ce qui avait conduit les journaux à changer d’attitude sur ce drame. Elle pointait un renversement de tonalité des articles, d’abord critiques envers les autorités et indulgents envers les voleurs de voitures, puis soumis à un spectaculaire changement de cap.
J’ai rendu sur le champ une réponse sommaire. La réaction initiale des journaux s’explique par la perception immédiate d’une disproportion entre un délit présumé (un vol de voitures) et l’issue d’une course-poursuite (la mort par balle d’un jeune homme). C’est ce sentiment qu’exprime aussitôt Le Matin par son titre «Mort pour une voiture» (19 avril). Par la suite, les développements de l’affaire et les progrès de l’enquête conduisent les journaux à intégrer d’autres éléments et à composer un tableau effectivement plus nuancé. D’où le changement évoqué.
La question mérite néanmoins un examen plus détaillé. La relecture des articles de 24 heures et du Matin fait apparaître en effet des différences sensibles entre deux manières de couvrir l’événement.
Les premiers comptes rendus publiés par 24 heures les 19 et 21 avril sont factuels. Ils s’efforcent d’établir ce qui s’est passé, apportent des précisions, rectifient au besoin une information erronée (la victime est âgée de 18 ans, non de 20, par exemple). Ils ne sont orientés par aucun parti pris manifeste. La lecture du second article n’en est pas moins conditionnée par le témoignage d’un automobiliste, survenu par hasard dans le tunnel de Sévaz juste avant le drame. Sous une autre signature que celle de l’auteur des comptes rendus, le récit en est publié le 20 avril sur une pleine page en tête du cahier «Vaud et régions». Il porte un titre chargé: «Un policier était hystérique».
La «marque» de 24 heures dans cette affaire est la publication d’un reportage illustré sur le pèlerinage de la famille de la victime sur le bord de l’A1. Il a laissé, semble-t-il, une forte impression sur les esprits, renforcée sans doute par la couverture accordée au même rassemblement par la TSR. Titre de «Une» de l’édition du 22 avril: «La mère pleure son fils abattu». Et le journal de laisser la famille s’épancher, faire l’éloge du fils disparu, contester d’avance le sérieux de l’enquête. Un reportage passe aussi par une parole offerte; elle l’est ce jour-là sans retenue.
Est-ce si gênant? Ce le serait si 24 heures en restait là. Ce n’est pas le cas. L’information s’écrit au jour le jour, elle se lit dans la durée. Le surlendemain déjà, le journal apporte des faits nouveaux, il s’intéresse à la sous-traitance de la délinquance dans les banlieues françaises, par des réseaux organisés. Plus encore, deux semaines ne sont pas passées que des révélations sont publiées sur des méfaits attribués aux jumeaux. Le journal passe alors d’une compassion affichée pour la victime et sa famille à des révélations sans fard sur le passé délictueux des deux frères. En ouverture de l’article paru le 5 mai, quelques mots le disent bien: «Beau, sportif, travailleur, ne buvait pas, ne fumait pas… On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Sébastien (…) est décrit par les siens sous les traits d’un ange. Il avait aussi un autre visage, beaucoup moins reluisant».
Le parcours du Matin est différent. Le quotidien orange se focalise d’emblée sur l’intervention de la police, non seulement par ses titres (analogues à ceux de 24 heures), mais de manière plus significative par ses développements. Le drame de l’A1 tient d’abord, à lire le journal, au comportement du policier armé d’une mitraillette, aux conditions de l’usage d’une arme dans de telles circonstances. Cet angle est confirmé par le titre surmontant le témoignage de la mère de la victime «Sébastien a été assassiné» (22 avril).
A cela s’ajoute une sorte de jeu de ping-pong entre le journal et son édition dominicale. Alors que Le Matin Dimanche du 25 avril donne la parole à Jacques Antenen, commandant de la police vaudoise («Il ne s’agit pas d’une bavure»), Le Matin apporte deux jours plus tard la réplique de l’avocat de la famille (« Il s’agit d’une bavure »). Le quotidien continue de se concentrer sur l’alternative: légitime défense ou bavure. Le Matin Dimanche, dans son édition du 9 mai, élargit le débat en se penchant sur la situation difficile des policiers placés sous enquête. C’est en effet l’envers du drame, dont l’évocation représente elle aussi un changement de cap.
Les informations sont les mêmes, le choix des points de vue est distinct. La modification de tonalité se module selon que les journaux ont choisi de s’intéresser d’abord à la victime et à son entourage ou au policier et à ses consignes. On peut comprendre que le public en éprouve un certain désarroi, qu’attestait mon auditrice du «5 à 7 de la gestion des conflits» organisé par la CVCI.

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