Anonymat: le médiateur en Sisyphe heureux


Il faut bien y revenir. Le philosophe Michel Onfray tient une large place dans l’actualité culturelle depuis la parution de son nouveau livre. Après s’en être pris à Dieu (Traité d’athéologie, 2005), il s’en prend à Sigmund Freud, ce qui est beaucoup plus téméraire (Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne). Cela lui vaut un déchaînement vindicatif de la part des gardiens du temple, Elisabeth Roudinesco en tête. Du coup, une chronique publiée en plein tumulte, en dernière page du Monde, est peut-être passée inaperçue. Elle est intitulée «Littératures vespasiennes». Elle concerne les commentaires postés au pied des articles sur les sites Internet. Citation:

«Internet offre tous les avantages de la lettre anonyme: vite fait, bien fait, caché dans la nuit du pseudonyme, posté en catimini d’un simple clic, le sycophante peut laisser libre cours à ses passions tristes, l’envie, la jalousie, la méchanceté, la haine, le ressentiment, l’amertume, la rancœur, etc. (…) L’extension des libertés d’expression s’est souvent faite du côté des mauvaisetés.»

Onfray donne en exemple des réactions au beau livre Le Quai de Ouistreham, dans lequel la journaliste Florence Aubenas partage la vie des employées de sociétés de nettoyage à Caen, pour en raconter la misère et la précarité (ganz unten, tout en bas, comme dirait le précurseur Günter Wallraff). L’auteur est une femme remarquable, l’envers de ce narcissisme si cultivé au sein de la profession. A son retour d’Irak, où elle fut retenue comme otage pendant cinq mois en 2005, elle afficha une impressionnante dignité.

Ses livres sont autant de pierres apportées à une réflexion critique sur le journalisme et ses pratiques (La fabrication de l’information, avec Miguel Benasayag, L’Affaire d’Outreau). Or, que disent les internautes masqués à propos du Quai de Ouistreham?

Qu’il illustre les travers d’une gauche caviar, qu’il repose sur la tromperie (Florence Aubenas s’est fait passer pour une demandeuse d’emploi), qu’il est animé par une motivation vénale (gagner de l’argent avec la misère des autres), qu’il s’est écrit en prenant le travail de gens qui en ont vraiment besoin… Et tout cela, suppose Michel Onfray, parce que le livre est un grand succès de librairie, qu’il suscite des jalousies exonérées même de sa lecture. Et tout cela, il faut le répéter, sous le voile intégral de l’anonymat.

Onfray n’y suffira pas. Depuis sa création, voilà trois ans, cette Page du médiateur a accueilli plus d’une centaine de billets. Un sur dix en moyenne a concerné la gestion des commentaires en ligne, laissés à la discrétion des sites des journaux. Les premiers portaient plutôt sur le contenu (un commentaire envoyé qui est écarté, un commentaire découvert sur le site qui révolte), sur l’excès de censure ou, au contraire, l’excès de laxisme.

Avec les mois, l’angle s’est resserré: c’est, de plus en plus, le masque de l’anonymat (ou celui du pseudonyme) qui fait l’objet d’interpellations ou de plaintes. L’ouverture au début 2010 d’un blog personnel (Marges) a rendu le médiateur plus sensible encore à l’activisme des anonymes. Dans la mesure de ses moyens, il essaie donc de faire évoluer les pratiques vers davantage de transparence. L’objectif est modeste: étendre à la Toile les usages habituels des courriers de lecteurs dans les journaux imprimés.

L’un des moyen est l’envoi systématique d’un message explicite à tout correspondant anonyme dont l’adresse électronique est correcte (ce n’est pas toujours le cas): son commentaire sera publié pour autant qu’il soit signé de son prénom et de son nom et que ces indications soient complétées par la mention d’une adresse ou d’un numéro de téléphone, aisément contrôlables. Le même message précise que l’usage d’un pseudonyme peut s’envisager si la situation le justifie. Il ne reçoit pratiquement jamais de réponse.

La tâche de médiateur est passionnante. Pour la poursuivre, il doit s’imaginer souvent, comme l’envisageait Camus, en Sisyphe heureux.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Chacun en convient: les écrits anonymes sont détestables parce que celle ou celui qui en la victime ne sait d’où vient l’attaque et n’est pas en mesure de répliquer en connaissance de cause avec toute l’efficacité souhaitée.
Ceci admis, l’écrit anonyme peut être tout à fait justifié dans un environnement dangereux comme un régime dictatorial et de censure.
Dans une démocratie, la règle devrait être la transparence, mais il faut bien constater que la mode aujourd’hui est au pseudo, voire à l’anonymat total, en particulier sur la toile. C’est un jeu qui peut susciter des dérives, par exemple lorsque des calomnies, des ragots sont véhiculés à toute vitesse et tous azimuts sous le couvert de l’anonymat. Cependant il est possible que ce type de message puisse être interprété et dégage une valeur signifiante dans un sens ou dans un autre.
C’est fort bien si les journaux ne publient pas en principe les écrits non signés. Mais restera toujours le problème du choix de la rédaction de faire paraître ou non une lettre de lecteur paraphée. Des choix qui ne sont pas toujours technique et compréhensible comme par exemple une trop grande redondance d’arguments semblables. La manière dont sont prises les décisions d’accepter ou non la publication d’une lettre de lecteur n’est pas toujours très claire. Là, il faudrait un peu plus de transparence pour que la rubrique des lecteurs n’apparaisse pas manipulée par des considérations d’ordre commercial: polémique autour d’un fait divers, par exemple.
On le constate, la transparence est un exercice difficile pour tout le monde, y compris à l’intérieur des médias.
Donc d’accord d’accepter d’aider Sisyphe à remonter son rocher, mais il ne faudrait pas que les journalistes se contentassent de rester passifs au bord du chemin en donnant des leçons urbi et orbi et en prêchant un bonheur trop idéaliste pour être suivi par tout un chacun.
Bref, que les médias nettoient d’abord leurs écuries d’Augias souillées par le Dieu du Commerce! Et cela mettra en branle ce satané rocher vers plus de transparence!