Sarkozy, la rumeur et « 24 heures »


Le traitement par 24 heures de bruits concernant le couple présidentiel français et de prétendues relations extraconjugales indigne un lecteur d’Yverdon-les-Bains. Son courrier au médiateur dresse l’acte d’accusation: le 10 mars le journal publie un article signalant la rumeur dans la rubrique «Les gens»; le 11, il admet que l’information n’est pas vérifiée; le 13, il publie un dessin de Burki confirmant à sa façon l’existence de tirage au sein du couple; le 7 avril, il explique, «laborieusement» selon ce lecteur, que la rumeur est probablement dénuée de tout fondement, tandis que Burki donne à voir le même jour un Nicolas Sarkozy affublé de cornes.

Conclusion de ce lecteur: «A aucun moment, la rédaction de ce journal n’a remis en question son professionnalisme qui voudrait que l’on vérifie une information avant de la publier. A aucun moment la rédaction n’a présenté d’excuses à ses lecteurs pour avoir eu une attitude digne de la presse de caniveau et de scandales.»

Autant le dire tout de suite, 24 heures n’est pas seul dans ce cas. A part les dessins de Burki, qui lui sont propres, des contenus identiques (la Tribune de Genève) ou semblables ont largement occupé les pages des journaux romands et leurs sites sur l’Internet.

La question reste cependant posée: comment traiter une rumeur?

La rumeur – c’est une première difficulté – n’est pas nécessairement fausse. Il existe des rumeurs vraies, comme il existe des informations trompeuses.  Le journaliste doit s’efforcer d’abord de situer la rumeur au plus près, de lui attribuer une source, même si celle-ci n’est pas la première. C’est bien ce qu’a fait 24 heures en citant le site du Journal du Dimanche. C’est ce qu’a fait aussi la presse britannique, qui s’est régalée de l’affaire.

Les précautions ne s’arrêtent cependant pas là. Certaines rumeurs méritent que l’on s’y attarde, en effet, qu’on les travaille avec autant sinon davantage de rigueur qu’on le ferait pour des informations de source certaine. Cela signifie deux choses: recouper la source par une deuxième source au moins, indépendante de la première; vérifier le contenu de l’information. Ces opérations n’ont pas été menées par 24 heures, elles ne l’ont été par personne en Suisse romande ni ailleurs. La référence au Journal du Dimanche a été partout et par tous considérée comme suffisante.

Survient une deuxième difficulté. Depuis toujours, la rumeur court. C’est dans sa nature. De soucieux sociologues se sont intéressés à suivre ses méandres, à observer ses relais, à détecter ses amplificateurs ou, au contraire, les obstacles et les filtres qu’elle rencontre sur sa route. La rumeur est désormais instantanée et universelle par l’effet de l’Internet.

L’immédiateté est pernicieuse. Elle place les médias d’information dans une situation difficile, presque impossible. Ils jouent un jeu dangereux en se laissant impressionner par la rumeur et sa propagation, qui les conduit à la subir. Ils ne peuvent pas non plus faire comme si la rumeur n’existait pas, et donc la négliger. Ils s’exposent aussitôt aux reproches de chercher à l’étouffer, de couvrir quelqu’un, de faillir au devoir d’informer.

Si la presse française n’a d’abord dit mot de l’affaire, est-ce par vertu ou par conformité à une tradition de discrétion sur les histoires privées des puissants de la République? Le silence n’a pas duré très longtemps. Les médias de l’Hexagone ont fini par ouvrir les vannes. Ils se sont intéressés, il est vrai, non au contenu de la rumeur, mais à la rumeur elle-même, en tant qu’événement. Ils y ont été largement encouragés par des déclarations plus ou moins intempestives et contradictoires de proches du président. Le Monde, qui ne se saisit pourtant de tels sujets qu’avec des pincettes, en a fait le grand titre de première page de son édition datée du 9 avril.

Une troisième difficulté tient à l’appréciation du contenu même de la rumeur. La première question à se poser, dans la mesure où des faits pourraient être établis et avant même qu’ils le soient, est de savoir si une information donnée serait d’intérêt public. Si une rumeur concernant la vie personnelle du président de la République française avait d’emblée une incidence évidente sur la conduite de l‘Etat, on quitterait le terrain privé. Quand ce n’est pas le cas, pourquoi s’en faire l’écho?

Le défi principal des médias d’information et de leurs journalistes est aujourd’hui de se distinguer, par leurs méthodes et le respect de règles professionnelles, des individus qui alimentent des sites sans se soucier de la véracité des rumeurs ou des informations mises en circulation. Il en va de leur crédibilité, qui est leur meilleur atout.

Cela passerait-il, à la fin, par la présentation d’excuses aux lecteurs, comme le réclame notre correspondant d’Yverdon-les-Bains? Le tout premier texte de 24 heures, paru dans la rubrique «Les gens», n’était pas dépourvu de distance. Son titre parlait de «doute qui plane» et pas davantage, bien que relater une rumeur (et même chercher à la vérifier!) contribue à la répandre.

Des excuses sont de mise en cas d’erreurs ou de mensonges avérés. Devraient-elles s’imposer en cas de légèreté, sans véritable conséquence sur les lecteurs eux-mêmes et leur proche environnement? Ce serait beaucoup demander, lorsque des précisions et rectifications permettent de corriger le tir rapidement.

Sans assurance pourtant que de telles corrections atteignent leur but, tant est forte la capacité de résistance d’une rumeur – plus forte certainement que celle d’une information erronée à un clair démenti.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!