Antisémitisme et débat en ligne


La CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation) vient de rendre son rapport annuel. La Tribune de Genève en fait état dans son édition des 27 et 28 mars. Elle en relève notamment trois conclusions : que l’Internet «devient le lieu de propos intolérables, tenus souvent sous le couvert de l’anonymat»; que le site de la Tribune de Genève aurait abrité selon l’organisation un quart des remarques antisémites relevées en 2009; que la moitié des actes antisémites dénombrés l’an dernier ont été commis au mois de janvier, à l’époque de l’opération «Plomb durci» menée par l’armée israélienne à Gaza. Sur son blog Vu du Salève, Jean-François Mabut reprend le sujet et ouvre le débat le jour même.

Les commentaires déferlent aussitôt sur le site, le ton monte, un internaute tente de monopoliser le débat par des envois en rafales et récurrents. Le responsable se résout à les fermer provisoirement, à défaut de pouvoir exercer une modération convenable pendant tout le week-end.

En regard de la philosophie d’échange et de dialogue censée s’affirmer à la faveur de la Toile, c’est un échec, au moins partiel. Un échec de plus. A part la confirmation de glissements fréquents, provoqués ou éprouvés, entre une critique de la politique d’Israël au Proche-Orient et des manifestations d’antisémitisme, quelle leçon tirer des critiques de la CICAD?

Le médiateur n’a aucune peine à prendre acte du lien observé entre la nature intolérable de certains propos et l’usage de l’anonymat. Il ne cesse de dénoncer le couvert abusif des pseudonymes. Il constate néanmoins que, sur cette question brûlante, aucun camp n’en a l’exclusivité. L’anonymat est des deux bords.

Cacher son identité au public (peu importe alors qu’elle soit correctement communiquée à la rédaction du site), c’est, de la part de trop nombreux internautes, s’accorder une licence qui ne tient aucun compte de l’autre, de sa sensibilité, de sa culture. C’est rompre avec les usages de la communication en société, avec le respect qui sert de ciment fragile aux relations entre les individus. C’est ne se préoccuper que de l’expression de soi.

Les thèmes liés au racisme et à l’antisémitisme y sont particulièrement vulnérables: les échanges d’idées tournent rapidement en échanges d’insultes. Or il est plus facile d’insulter l’autre quand on reste anonyme, il est plus facile d’insulter l’autre quand l’autre n’est qu’un pseudonyme. Le cercle est vicieux.

Comment le rompre? L’occasion s’est récemment présentée au médiateur (en qualité de simple blogueur sur Marges) d’une discussion assez approfondie avec l’auteur d’un message hautement et vivement critique. Se voyant offrir la publication en ligne de son commentaire en échange de la divulgation publique de son identité, celui-ci a décliné la proposition. Le motif de son refus, a-t-il expliqué, tient au souvenir d’une expérience malheureuse. L’expression d’une opinion à découvert lui avait valu naguère des attaques personnelles. Pour s’y exposer, il suffit en effet d’être doté d’un patronyme peu courant, d’être le seul à porter un prénom donné, de figurer dans l’annuaire du téléphone.

Faudrait-il ranger une telle protection contre la malveillance parmi les raisons dûment fondées qui justifieraient l’usage d’un pseudonyme? Intrinsèquement, cela pourrait se concevoir. Que faire alors des messages d’internautes qui prétendraient répondre en revendiquant le même traitement? Le précédent serait créé et c’en serait fait de l’exigence de transparence appliquée sur cette Page du médiateur et sur quelques autres blogs associés à la plate-forme de la Tribune de Genève.

L’exception à la divulgation de l’identité de l’auteur d’un commentaire en ligne ne paraît se justifier que dans un cas très précis: lorsque cette personne apporte des informations vérifiables ou formule des critiques d’intérêt public et que son appartenance à un corps social, clairement désigné dans son commentaire (entreprise, collectivité publique, association, etc.), l’exposerait à un fort risque de représailles.

Pour le reste, il appartient à chaque internaute d’assumer son propos et d’en maîtriser l’expression, condition à laquelle satisfont sans se mutiler les auteurs de lettres de lecteurs publiées dans le journal. Il relève aussi de la responsabilité de chaque site et de chaque blogueur de se demander si l’intensité du trafic des commentaires, indice d’une audience en soi gratifiante, est préférable ou non à leur qualité et à l’esprit de tolérance.

Le médiateur rêve, une fois de plus. Son cahier des charges ne le lui interdit pas.

PS. Les premières lignes de ce billet ont été légèrement retouchées quant à la forme en date du 7 avril.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

L’anonymat est une nécessité pour critiquer l’islam quand on voit la violence des musulmans qui n’hésitent pas à aller jusqu’au meurtre pour faire taire leurs détracteurs. Il n’y a qu’à voir toutes les menaces de mort qu’envoient les adeptes de cette religion de « paix et d’amour » sur les site comme jihad watch, ou encore à Pat Condell, ou encore à Geert Wilders, et la liste est longue des fatwas pour les caricaturistes, écrivains, artistes, etc. Les antisémites s’en donnent à coeur joie parce qu’ils savent qu’ils ne risquent rien. La nécessité de gardes pour protéger les fidèles n’existe que devant les synagogues, pas devant les mosquées.

Ce qui me laisse depuis longtemps dans une perplexité … assez violemment fâchée, c’est l’existence-même des « Commentaires » au pied de chaque article. L’idée est, en soi, bonne, assez moderne-internet-participative mais bon, on peut bien la comprendre.
La réalité cependant est que ce forum est, article après article, une vraie « fosse septique » (excusez-moi!) de la pensée locale contemporaine.
L’antisémitisme le plus détestable y côtoie le racisme et la haine les plus ordinaires. La « modération » y est, de facto, inexistante, ou à tout le moins totalement inefficace, et les statistiques de la CICAD ne surprennent donc pas.
Je ne comprends pas ce que la Tribune pense y gagner, et je comprends encore moins qu’une rédaction en principe normalement sensible n’ait pas encore renoncé à cet exutoire malodorant.
Le médiateur, éthicien de bon aloi à ses heures, songerait-il à intervenir, là?…