Neurologue bibliomane et pilori médiatique


Le Tribunal correctionnel de Lausanne vient de se montrer clément envers un professeur de neurologie, qui a distrait des sommes importantes afin de satisfaire sa passion pour les livres rares. Le comportement de l’accusé l’a encouragé dans cette voie: remboursement intégral du préjudice par la mise aux enchères de précieux ouvrages, don de 100.000 francs à des œuvres caritatives, donation de quelques dizaines de livres à la Bibliothèque cantonale. Sous l’aspect pécuniaire, le professeur s’est donc « racheté ».

La cour lausannoise n’en reste pas là. Elle retient  à la décharge du professeur «l’acharnement médiatique» dont il fut l’objet. C’est un terrain sur lequel  Tribunal fédéral entend se montrer vigilant: empêcher les médias, par la désignation des suspects, la description des faits, l’absence de réserves quant à leur culpabilité de contribuer, avant jugement, à bafouer la présomption d’innocence.

Sur le principe, je ne peux qu’acquiescer. Les médias en font souvent trop, et trop vite. D’un suspect, ils tendent à faire aussitôt un coupable. Ils donnent à son sujet des indications qui permettent à tout un chacun de l’identifier. Ils le mettent ainsi au ban de la société avant même que justice soit rendue. Ils associent dans l’opprobre sa famille et ses proches, qui n’y sont le plus souvent pour rien. Il existe des blessés de la justice, il existe aussi des blessés de la presse.

Dans le cas du neurologue, l’attention critique du Tribunal envers l’action des médias me semble pourtant étrangement emphatique. Le prétendu acharnement médiatique n’était pas animé par la volonté de vouer l’indélicat bibliomane à la géhenne éternelle. Il visait plutôt à faire connaître des procédés qui ruinent le fondement même d’une société démocratique: la confiance placée dans les serviteurs de l’Etat, quels que soient leur place et leur rang. Tout ce qui touche à la corruption, au détournement de fonds publics à des fins personnelles doit être dénoncé avec vigueur. Cela fait partie du rôle de la presse.

La mise au jour d’abus de confiance et de gestion déloyale répond donc à un intérêt public indéniable. S’y ajoutent les circonstances particulières d’une histoire à première vue peu banale. Le professeur n’a pas détourné de l’argent pour couvrir les dépenses d’une double vie secrète. Il ne l’a pas fait non plus, comme naguère ce fonctionnaire égaré du Département militaire vaudois, pour s’acquitter de ses impôts. Le neurologue souffrait d’une dépendance pathologique au livre rare. Balzac en aurait fait l’un des romans de la Comédie humaine.

Si jamais le fait divers accède au statut de fait de société, c’est bien sur un tel terreau. Le cas n’est pas aussi isolé qu’il y paraît. Il en est d’autres qui lui ressemblent. L’un au moins, vaudois lui aussi, s’est conclu par la fin tragique d’un collectionneur d’art, poussé à se donner la mort par la seule idée d’une évocation publique d’actes délictueux, qui n’aurait pas manqué de toucher sa famille.

Le Tribunal correctionnel de Lausanne présente comme «hors du commun» la couverture médiatique  des agissements du professeur. «Jamais procédure n’aura connu un tel retentissement dans l’histoire judiciaire du canton», risque-t-il. La mémoire des juges est courte, à moins qu’elle ne soit sélective. La journaliste qui tient la chronique judiciaire du Temps n’a pas eu besoin de recourir à ses archives pour évoquer le rapt retentissant d’un jeune avocat, l’affaire de la Banque cantonale vaudoise ou encore le triple homicide de Vevey, qui est rejugé en ce début mars. Sans parler de la mort toute récente et dramatique de l’épouse d’un illustre libraire lausannois, spécialisé dans les livres rares, dont l’écho médiatique a d’ores et déjà suscité une plainte au Conseil suisse de la presse.

Les médias ne sont ni sans défauts ni sans fautes. Qu’ils soient donc secoués pour leurs défauts et poursuivis pour leurs fautes! Faudrait-il pour autant que le retentissement même d’une affaire judiciaire devienne désormais l’aune d’un allègement systématique de la peine? La mise au pilori médiatique n’est plus considérée aujourd’hui comme une partie intégrante de la sanction, et c’est heureux. Il serait paradoxal et abusif qu’elle finisse par en tenir lieu.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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