Anonymat et censure


On n’en sort pas. La dernière interpellation de l’année a porté sur la modération des commentaires sur le site du Matin. Un lecteur d’Echallens écrit: «Ce n’est peut-être qu’une impression, mais je trouve que votre site fourmille d’idées nauséabondes. Les gens qui les pensent ont tout à fait le droit de s’y exprimer, mais là où le bât blesse, c’est que ceux qui ne pensent pas pareil sont souvent coupés ou censurés». Ce lecteur fait état de sa propre expérience: il a écrit pour contrer, dit-il, «ces mots de haine que je lis souvent dans votre quotidien»; il n’est pas publié alors qu’on laisse passer les propos de «xénophobes en tout genre et racistes». Il n’est pas le premier à s’en plaindre.
Le médiateur a plus d’une fois requis les avis du responsable du site du Matin sur un tel sujet. Les réponses ont été à chaque fois pertinentes, exemples à l’appui. Il faut admettre que la sensibilité de l’internaute joue un rôle non négligeable. Très honnêtement, ce correspondant reconnaît que sa réaction pourrait n’être fondée que sur une impression. Il se montre tolérant et admet l’expression de propos qui le dérangent ou le choquent. C’est bien la mise à l’écart de ses propres commentaires qui l’offusquent.
Il serait souhaitable qu’un accueil  aussi ouvert que possible soit réservé sur le site, dans ce domaine sensible, à un large éventail de commentaires critiques. Après le vote sur les minarets et jusqu’à plus ample informé, les frontières entre les xénophobes et les autres ne sont pas si clairement marquées.
Coïncidence: le jour même de cette interpellation, le député libéral genevois Pierre Weiss consacre son blog Soral-Genève-Berne sans arrêt au traitement différencié, par les rédactions, des lettres de lecteurs et des commentaires d’internautes. Deux poids, deux mesures: il constate que les premières sont dûment modérées par le journal, qui prend ainsi ses responsabilités, alors que les seconds semblent réservés à un traitement aléatoire.
De fait, le traitement des commentaires d’internautes est lui-même variable. Les commentaires destinés directement au site du journal sont modérés a posteriori, mais dans les meilleurs délais, par la rédaction électronique. Les commentaires apportés aux blogs sont laissés à la discrétion des blogueurs eux-mêmes, dans le respect des conditions générales d’utilisation de la plate-forme. Ces conditions, en substance, se réfèrent au cadre légal de la liberté d’expression. Les auteurs de blogs ont des attitudes diverses, qui vont d’un laxisme total à un contrôle serré.
Mais quel type de contrôle? Celui des propos ou celui de leur auteur? Depuis que le médiateur s’exprime sur cette page, il n’a jamais donné accès à un commentaire signé d’un pseudonyme. Il s’est efforcé à chaque fois de convaincre l’auteur (pour autant qu’il ait pu le joindre), de donner son identité en même temps que son opinion. Il entend suivre la même ligne sur le blog personnel Marges 2010, qu’il vient d’ouvrir. Cela ne signifie pas qu’aucun pseudonyme ne soit jamais admis. Mais il ne le sera que sous condition: que l’identité de l’auteur soit attestée et que le recours à l’anonymat repose sur de solides motifs.
Quelques réflexions commandent cette attitude. Le débat démocratique requiert la transparence. Invoquer à son propos le secret des urnes (chaque vote est effectivement anonyme) est infondé. Lors d’un scrutin, on répond par un «oui» ou un «non» à des questions déjà formulées, alors que ce sont moins les avis eux-mêmes («pour» ou «contre») que la manière de les exprimer qui font problème dans les commentaires d’internautes. Enfin, la meilleure arme contre la censure est précisément l’expression à visage découvert. Plus l’identité est cachée (pseudonyme, fausse adresse électronique), plus la censure se justifie.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Franchement, sur les deux premiers paragraphes, vous défendez tout simplement votre corporation et vos collègues de boîte du Matin en particulier.

J’ai démontré à plusieurs reprises sur mon blog à quel point la modération des commentaires suivait une logique particulière. Dès que le commentaire est critique vis-à-vis de la rédaction du Matin, il disparaît sans autre forme de procès. Le reste est à l’avenant, jugé au cas par cas par le modérateur en ligne. Seul progrès depuis mon interpellation en direct sur les ondes de RSR 1, les modérateurs préfèrent trop modérer que pas assez !

Du coup, j’ai de la peine à vous croire lorsque vous dites que « les réponses ont été à chaque fois pertinentes, exemples à l’appui et je trouve que renvoyer à la « sensibilité de l’internaute » est une voie un peu facile…

Et pendant ce temps, le site du Matin peut rester une poubelle de défoulement xénophobe.