Minarets, burqa, opinion


Il s’est produit  le dimanche 29 novembre en Suisse quelque chose d’assez extraordinaire. Non seulement un vote inattendu contre la construction de nouveaux minarets, mais un début de renversement culturel. Tout se passe désormais comme si le «politiquement correct» commençait à changer de camp.
L’équilibre entre le pouvoir politique, les médias et l’opinion est par définition instable. Mais avant le scrutin,  les déclarations des uns, les observations des autres laissaient comprendre que se dégagerait une opposition bien pensante à l’initiative. Par respect du droit de chacun à pratiquer la religion de son choix, par refus des discriminations, par tolérance, par ouverture.
Les autorités politiques, sûres d’un refus, n’ont pas pris le risque de déclarer l’initiative non recevable, par crainte de se voir reprocher un déni de démocratie. Les médias ne se sont pas privés d’entonner des hymnes à la différence, de multiplier les reportages sur le versant ensoleillé de l’islam et l’indéniable intégration de nombreux habitants d’origine musulmane. Nous sommes républicains. Vive donc la République! Quant à l’opinion, elle s’est exprimée dans des sondages rassurants, peu nombreux il est vrai (la Suisse n’est pas la France), mais d’une clarté irréfutable.
Entre le gouvernement, le parlement, les médias et l’opinion certifiée par les sondages s’est ainsi rapidement construite la certitude d’un rejet de l’initiative. Cette certitude relève d’un phénomène décrit dès les années 1970 par une politologue allemande, Elisabeth Noelle-Neumann. Il s’appelle «la spirale du silence». Pour faire bref, chacun redoute de se trouver isolé dans son milieu (familial, social, de travail). Chacun a donc tendance à ne pas afficher des opinions contraires à l’opinion qu’il perçoit comme dominante. Moins l’un s’exprime, plus l’autre s’affirme. Cette réserve se traduit jusque dans l’attitude face aux sondages, par refus d’y répondre, par repli sur l’option «ne sait pas», ou même, contre une conviction profonde, par le ralliement à l’avis majoritaire. Le «quant à soi» aura tout le loisir de s’exprimer plus tard dans les urnes!
Surprise! Sur les minarets, le quant à soi des silencieux constitue une majorité. Et c’est à ce moment que les choses basculent. Dans la presse et parmi les milieux politiques étrangers, après deux jours d’opprobres, d’exposition de la Suisse au pilori des nations, se produit un reflux spectaculaire. Des opinions s’expriment sur l’Internet, alimentent les sites de journaux, apportant un soutien informel et massif au vote suisse. Des hommes politiques en vue  se déboutonnent et «osent» le minaret.
En Suisse, le sort du minaret étant réglé, on «ose» la burqa et son train. Plus de tabous, plus de «politiquement correct». L’opinion exprimée par le peuple incite à lâcher la bonde. C’est la grande braderie. On y va. Le premier à se précipiter est le président du Parti démocrate-chrétien suisse, Christophe Darbellay.
Un lecteur du Matin est fâché par la Une de ce journal, le mardi 1er décembre. Il interpelle le médiateur sur la photographie en gros plan d’une femme sous grillage textile, assortie du titre «Après les minarets, la burqa?». Sans doute ne fait-il pas la part du langage propre à chaque journal, ni du fréquent recours au symbole qui caractérise Le Matin. On peut comprendre qu’il se trouve choqué par l’évocation agressive du sujet. Mais n’aurait-il pas dû retenir davantage les déclarations du président du PDC que leur illustration en première page?
La «spirale du silence» serait-elle donc en train de se retourner ? Dans des milieux de femmes, selon des témoignages, l’opposition à l’initiative et à ce qu’elle représente est en phase de retrait. Plus généralement, nombre des personnes qui l’ont refusée ne semblent pas foncièrement désolées de son succès.
Il se passe en Suisse des choses intéressantes. Je n’ai pas le souvenir que des péripéties de sa vie politique, ordinairement plutôt tristounettes, aient à ce point fasciné hors de ses frontières.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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