Une mère stigmatisée


Un lecteur régulier de la Tribune de Genève et du Matin pointe une différence dans la relation d’une triste affaire par les deux quotidiens. Il s’agit du procès d’un couple toxicomane, qui a laissés deux enfants à l’abandon, sans nourriture et sans soins, dans un appartement jonché de détritus, de seringues et de déjections canines.
Le quotidien genevois porte en titre de sa première page: «Toxicomane, la mère reconnaît ses fautes». Il indique en sous-titre: «Elle laissait ses deux enfants malmenés vivre dans un dépotoir». Ce n’est que la légende du dessin d’audience, publié en grand format et montrant le couple, qui élargit la responsabilité: «On n’a pas su s’occuper correctement de nos enfants».
Au contraire, Le Matin implique d’emblée le couple par le titre principal, en page intérieure: «Nous étions dépassés». Ce traitement associant la mère et son compagnon (il n’est pas le père des enfants) est confirmé par l’exergue publié dans le texte: «On n’arrivait pas à gérer deux enfants, deux chiens et nous-mêmes».
Le lecteur commente en ces termes ces informations, parues dans les éditions du jeudi 29 octobre: «Le discours subliminal que je décèle dans la Tribune est que l’éducation des enfants, donc la responsabilité y afférente, relève exclusivement ou prioritairement de la femme. Donc, à Genève la femme est coupable alors qu’à Lausanne, on prend d’emblée l’éducation des enfants comme un engagement du couple.»
Non seulement, ce lecteur requiert l’avis du médiateur, mais il lui demande comment attirer l’attention du rédacteur en chef sur sa responsabilité éthique, selon lui négligée «sous prétexte d’augmenter le chiffre des ventes».
Sur le fond, le premier chapitre de cette interpellation dépasse le cadre d’un billet, et plus encore les compétences du médiateur en matière de droit de la famille et d’éducation. Mais il ne peut manquer d’acquiescer à la lecture qui est donnée du titre litigieux: c’est effectivement la responsabilité de la mère qui est soulignée, alors que son compagnon a aussi reconnu devant le tribunal ses manquements envers les enfants.
S’agit-il d’un discours subliminal, autrement dit relevant de l’inconscient? S’il l’est, il ne l’est pas dans l’intention de toucher les lecteurs dans leur propre inconscient – ce qui est souvent le cas des messages subliminaux. Tout au plus, pour suivre notre lecteur, révèle-t-il quelque chose de l’inconscient de ses auteurs. Il repose plus encore sur une lecture des faits, qui peut certes se discuter mais qui ne passe pas par une volonté délibérée de stigmatisation.
Le titre de première page, ainsi que l’affichette du même jour, ont été conçus par un chef d’édition et un rédacteur en chef adjoint. Aurait-ce été différent si une femme était intervenue? Le médiateur a questionné une rédactrice en chef ajointe. Tout en admettant le principe d’une responsabilité partagée dans l’éducation des enfants, celle-ci aurait hésité à impliquer le compagnon de la mère sans connaître plus avant l’histoire du couple.
Dans cette interpellation, un aspect reste dérangeant. Au risque de se répéter, le médiateur ne peut manquer d’avouer sa gêne chaque fois qu’est invoquée, comme argument suprême, la volonté du journal «d’augmenter ses chiffres de vente». En l’occurrence, Le Matin ne s’en préoccuperait-t-il donc pas? Les journaux (non gratuits !) se vendent. C’est la réalité. Mais attribuer tout choix rédactionnel à cette nécessité, n’est-ce pas comme si toute prise de position d’un homme ou d’une femme politiques était rapportée à sa seule volonté d’élection ou de réélection? Comme si toute décision d’un fonctionnaire était soumise à son unique désir d’avancement? Dans ces questions aussi se cache un peu de subliminal!

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Très franchement, à partir du moment où le monsieur n’est pas le père des enfants, je ne vois pas quelle responsabilité éducative il pourrait avoir…