Otages en Libye: l’information balbutie


Mais que se passe-t-il donc? Fin août, un seul sujet occupait les gazettes suisses: le sort de deux personnes retenues en Libye depuis plus d’un an; c’était peu après l’arrestation à Genève du fils du colonel Kadhafi et de son épouse, suspectés de violences sur des domestiques.
La tension était alors à son comble. Seraient-elles, ces personnes, relâchées avec la fin du mois? Bénéficieraient-elles d’une amnistie à l’occasion du quarantième anniversaire de la révolution libyenne? Le président de la Confédération Hans-Rudolf Merz a-t-il rapporté de son déplacement à Tripoli, et comme salaire de ses excuses, des garanties crédibles à leur sujet?
L’annonce a été faite que leurs bagages étaient rentrés en Suisse. Mais les choses, pendant de longues semaines, en sont restées là.
De nombreuses informations ont circulé, depuis le début de l’affaire. Le sort du frère du domestique et de sa mère, qui se trouvaient en Libye à ce moment-là, a fait l’objet de nouvelles contradictoires. Du frère, on a lu et entendu en août 2008 qu’il aurait disparu, qu’il se trouverait en Tunisie, qu’il serait arrivé sain et sauf à Casablanca. Son sort inquiétait encore un an plus tard, à en croire un commentaire pathétique à l’heure du journal télévisé: les «otages» (appellation d’origine helvétique contrôlée, que les Libyens récusent) voient le bout du tunnel, annonçait-on, mais qu’en est-il de ce pauvre homme? Il y a peu, une information furtive le prétendait libre. Dans le public, on n’en sait toujours rien avec certitude.
Autre curieux tour de piste à propos de l’une des deux personnes retenues. Cet ingénieur est un double national, Suisse et Tunisien. Son passeport tunisien lui épargnait l’obligation d’obtenir un visa, alors que les autorités de Tripoli ont invoqué «une violation des droits en vigueur sur les visas». On a pu lire qu’il aurait effectué entre-temps un voyage en Tunisie. Son épouse, qui réside dans la région de Nyon, dément avec la dernière énergie: son mari ne s’est pas rendu en Tunisie, il est bel et bien retenu comme otage. Pourtant, on le dit proche du premier ministre libyen Baghdadi al Mahmoudi.
Les difficultés d’informer dans cette affaire sont évidentes. La prudence des services diplomatiques conduit à cacher des vérités, les stratégies de négociation à dissimuler des mensonges. Les sources sont fuyantes. Sans compter les comportements fantasques, mais néanmoins calculés, du colonel libyen.
Les embrouilles ont été nombreuses. La presse est très mal prise. Et elle s’y prend parfois mal. Quelle nécessité y avait-il à publier en tête de page les photographies d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi, le fils, prises par la police genevoise lors de son interpellation? Si l’idée était de donner au lecteur une image de ce qui fut éprouvé comme une «humiliation», le résultat aura été l’inverse: la publication même de ces images a été ressentie, à Tripoli, comme une mise au pilori humiliante supplémentaire. Elle n’a rien arrangé.
Pendant tout ce temps, les journaux ont privilégié, comme par compulsion, d’autres événements ou péripéties: l’élection annoncée d’un nouveau conseiller fédéral, à satiété, l’arrestation à Zurich du cinéaste Polanski… Tandis qu’on apprenait que les deux Suisses retenus en Libye avaient dû quitter l’ambassade, qu’ils seraient désormais assignés à résidence en un lieu inconnu. Dans l’attente de prochains épisodes.
Lors de prises d’otages, la seule attitude responsable des médias tient à trois règles: ne rien faire qui puisse compromettre leur libération; informer au mieux sur leur sort, sans céder à la rumeur; leur manifester qu’ils ne sont pas laissés dans l’oubli. A suivre l’actualité depuis six semaines, le doute s’installe.

PS. A propos des images d’Hannibal Kadhafi parues dans la presse, l’expression originelle « clichés anthropométriques », erronée, a été remplacée ultérieurement par « photographies d’identité judiciaire ». 

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Vos commentaires

A la vue, dans la Tribune de Genève, des photos d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi, ce fut autour de moi l’incompréhension générale et le découragement : pouvait-on mettre en jeu le sort de deux personnes de manière aussi incompréhensible et irresponsable ?
Le noeud du blocage kadhafien se trouve probablement dans la parution de ces images, ce qui mène à penser que son dénouement pourrait alors aussi se trouver là où il s’est formé.
Jusqu’ici, on s’en est pris au président du Conseil fédéral, dont la démarche courageuse aurait tout de même pu être fructueuse. Puis au gouvernement genevois lequel, à défaut d’excuses, aurait pu faire preuve de moins de raideur et trouver quelques paroles d’apaisement. Enfin, à cet inconnu que la Justice recherche pour avoir transmis ces photos à la Tribune. Mais la responsabilité de celle-ci n’a jamais été mise clairement en cause, sinon de manière allusive, ou très discrète en tout cas.
Et si la Tribune de Genève faisait amende honorable, d’une façon qui, elle, aurait été négociée au préalable avec Tripoli ?