Merz, Kadhafi et liberté de parole


La liberté de parole a causé à la Suisse des soucis aigus pendant la Seconde Guerre mondiale. Le risque de déplaire aux puissances de l’Axe, qui encerclaient le pays, a conduit le Conseil fédéral à exercer une censure discrète sur les journaux. Les temps étaient particulièrement graves et seuls les pouvoirs extraordinaires accordés au Conseil fédéral pouvaient fonder une telle mesure d’exception.
La dispute ouverte avec la Libye ne crée évidemment pas de telles conditions. Les Suisses se sont exprimés sur le sujet dans la plus totale liberté, par tous les moyens qu’offre la communication moderne. L’ont-ils fait, du coup, en toute irresponsabilité? Rouler les mécaniques et jouer des effets de manche, rien de plus facile sur le clavier d’un ordinateur et sous le couvert d’un pseudonyme.
Hans-Rudolf Merz, président de la Confédération, en a certes pris pour son grade. Ses excuses au peuple libyen ont été mal reçues en Suisse romande. A quelques nuances près, le désaveu était franc et massif, dûment répercuté dans les premiers jours par les médias, alors que des journaux alémaniques comme la NZZ et le Tages-Anzeiger ont donné de la déception populaire un écho plus tempéré.
Pourtant, selon les modérateurs du site de la Tribune de Genève, les messages d’internautes n’ont que rarement dépassé les bornes – et même nettement moins souvent qu’à propos d’autres sujets chauds. Les attaques personnelles sont restées peu nombreuses, le recours à la vulgarité exceptionnel. Le sérieux de la situation mobilisait des opinions exprimant un attachement sincère à la Suisse et laissait peu de place à des débordements.
Ne rêvons pas! Dans ce petit pays vivant une histoire à sa mesure, une telle péripétie ne pouvait que provoquer des réactions multiples. Il est plutôt rassurant qu’elles soient restées finalement contrôlées, donnant ainsi tort à un internaute du Matin qui émettait l’avis précoce, pourtant sensé, que le débat ouvert par ce journal allait «engendrer des commentaires qui ne sont peut-être pas des plus utiles à ce stade».
Des commentaires utiles! Hélas, sur ce point le bilan est moins réjouissant. L’habitude est prise par les médias de donner la parole à tout un chacun. Les médias audiovisuels qualifient cette pratique de «micro-trottoir». On tend son micro et les gens s’expriment. Pour dire quoi? Quoi qui porte à réfléchir? Quoi qui fait avancer le débat? Quoi qui exprime un regard original, une compétence?
La démocratie veut que, dans les urnes, tous les suffrages se valent. Mais une démocratie d’opinion a aussi besoin de «voix». On a entendu celle de Hasni Abidi, directeur du Centre de recherche sur le monde arabe, à Genève, au journal télévisé de la TSR. On a lu les considérations de Claude Monnier dans Le Matin Dimanche. On a découvert dans Le Temps les propos fertiles de quelques personnalités venues d’horizons divers: du milieu international, de la philosophie, de la littérature, de l’économie, de la politique… C’était peu, mais c’était bien.
Ce qui menace aujourd’hui la libre parole, ce n’est pas la censure, c’est la banalité.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Le terme de micro-trottoir est bien choisi mais la qualité du journalisme dans cette affaire est, depuis son début, de la qualité « pelle à merde ». S’étonner de la réaction des gens à la lecture ou à la vision des médias qui relaient la soi-disant information? Aucun recul et la défense de principes bien helvétiques qui nous ont valus l’affaire des fonds juifs, UBS et maintenant l’effondrement du secret bancaire bien prévisible pourtant.
M. Cornu est un des rares à honorer de son talent ce métier en voie de déliquescence.