Ces mots qui fâchent


Allons-y crescendo!
Un titre de tête du cahier local de la Tribune de Genève annonce avec fracas: «La plage de Cramer piétine un site classé». Piétiner: le verbe est repris à l’affiche. Il fait fort. Quand on piétine des plates-bandes ou des principes, ce n’est pas vraiment joli.
L’Action Patrimoine Vivant, qui s’oppose à Genève à tout ce qui bouge, doit être ravie de ce choix de langage, elle qui s’insurge contre tout empiètement sur le lac. Sus aux vilains qui piétinent! Le passant ou le lecteur pressé retient que, sous la plage de Cramer, se cachent des pavés de mauvaises intentions.
La lecture de l’article laisse une autre impression. Le site classé remonte à l’époque lacustre. Ses vestiges les plus notables à ce jour sont des pilotis. Un historien neuchâtelois, grand expert de la civilisation lacustre, est cité dans le journal: «Il faut certes réfléchir et s’abstenir de détruire les sites par simple caprice, mais si une construction se justifie, l’archéologie ne doit pas empêcher de continuer à vivre!»
Le projet devrait donc stimuler les fouilles, car le risque existe d’une érosion rapide. Après quoi, Vamos a la playa!
Un autre jour, sur une affichette du même journal, le Tribunal fédéral inflige une «fessée» aux opposants au CEVA (la ligne ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse). En première page du quotidien, il se contente de les «claquer». Cela signifie qu’il les déboute, qu’il refuse d’admettre leur recours contre une décision des autorités cantonales.
Un lecteur s’est plaint naguère de l’usage fréquent de termes violents pour exprimer des désaccords, des succès, des échecs, qui appartiennent à la vie de tous les jours. La «claque» est de trop, la «fessée» plus encore, qui laisse supposer une intention dégradante. L’un des opposants notables proteste contre l’emphase musclée de l’affichette. Du coup, le journal se trouve en position de justifier son soutien au CEVA et surtout de faire la démonstration de son ouverture aux points de vue de toutes les parties.
Dernier exemple: un reportage sur une intervention policière dans le quartier chaud des Pâquis. Le journaliste est talentueux. Il se laisse emporter par l’excitation de la nuit. Il voit se mêler dans le désordre des bandes délinquantes, qui entretiennent entre elles des relations haineuses, et leur rétention commune par la police. Il évoque en conclusion «une odeur âcre et violente dans les sous-sols de la police. L’odeur de la racaille». Il s’en défend d’avance: «On trouvera l’image insultante: elle n’est que la traduction littérale de la réalité».
Traduction littérale? Le reporter maintient l’évocation authentique de l’odeur. Le terme de «racaille» choque, des lecteurs me l’ont manifesté. De toutes les définitions proposées, le sens le plus commun reste celui de rebut de la société. Le reporter devait-il se l’interdire? Je le pense, tout simplement parce qu’il s’agit d’êtres humains et que je me refuse de les imaginer privés de toute chance de rachat, pour la vie.
Mais je n’entends pas liquider ainsi le débat, sans évoquer l’argument du reporter: «Je regrette que l’on ne puisse faire confiance à la langue française et que certains mots soient d’une certaine manière interdits de publication. Les voyous qui sévissent dans nos rues ne s’interdisent rien».
 

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[…] médiateur. C’est bien de «racaille» qu’il était question dans le courrier reçu. Dans une chronique du 15 mai, le médiateur a considéré que le reporter aurait dû se […]