Un crime en Argovie


Le meurtre d’une adolescente fribourgeoise dans le canton d’Argovie a ému la Suisse entière. Son auteur est passé aux aveux. Il reste cependant un meurtrier présumé tant qu’un tribunal ne se sera pas prononcé sur sa culpabilité. Ainsi le veut le principe de la présomption d’innocence.
Comment les médias lémaniques ont-ils traité cet événement? D’abord en répercutant les inquiétudes de l’entourage de la jeune fille après sa disparition. Ensuite en annonçant la découverte de son corps sans vie et l’arrestation du meurtrier présumé, aussitôt signalé comme récidiviste. Enfin en faisant écho à une conférence de presse de la police argovienne, qui divulgua l’identité de ce dernier, publia son portrait et lança un appel à témoin.
A ces récits factuels se sont ajoutées de nombreuses enquêtes et réactions sur l’introduction d’une procédure d’alerte lors d’enlèvements et sur la réinsertion sociale d’anciens détenus.
Se trouve une fois de plus posée la question de la responsabilité des médias dans la manière de désigner publiquement les protagonistes de tels drames. Faut-il révéler leur identité, publier leur photographie?
Cette question restera toujours ouverte. Pour deux raisons.
La première tient à l’existence de sentiments très partagés dans le public, entre deux extrêmes. Les uns sont prêts à mettre sans plus attendre l’auteur présumé d’un crime affreux au pilori; ils accusent les médias restant sur la réserve de leur cacher quelque chose et de protéger un salaud (ou une salope). Les autres s’en tiennent au strict respect de la présomption d’innocence et à la protection de l’entourage du suspect; ils s’indignent au moindre indice permettant une identification et reprochent aux médias de lancer une chasse à l’homme (ou à la femme).
La seconde raison repose sur les recommandations déontologiques faites aux journalistes. Celles-ci établissent clairement quelques principes. Elles ne répondent pas de manière précise à chaque situation concrète. Elles restent soumises à des appréciations de cas en cas, à une pesée des intérêts entre le droit du public à connaître les détails d’un crime (donc aussi l’identité du suspect) et celui de son auteur présumé à la protection de sa personnalité.
A propos de la fin tragique de la jeune Lucie, le public peine à comprendre que la divulgation par la police argovienne de l’identité et du portrait d’un présumé coupable ne dispense pas les journalistes de procéder à cette pesée des intérêts. La déontologie le requiert pourtant.
Dans la région lémanique, les réponses ont été diverses. Première à se manifester le 12 mars au soir, la TSR donne l’identité complète du jeune homme arrêté et affiche son portrait à l’écran au cours du journal télévisé. Le lendemain, la Tribune de Genève et 24heures font de même.
Le Matin, qui a publié les jours précédents une photographie «floutée», continue de parler de Daniel H. et reproduit son portrait masqué (un bandeau noir sur les yeux). Au sein du groupe Edipresse, ce quotidien est celui qui suit alors au plus près la «jurisprudence» du Conseil suisse de la presse. L’instance de régulation s’est prononcée en effet sur un cas très semblable: le «tueur de minuit», qui avait sévi en 2002 dans les environs de Berne. Le Temps, pour sa part, est encore plus rigoureux puisqu’il s’en tient lui aussi à Daniel H., mais sans publier de photographie.
Depuis lors, la mention de l’identité complète gagne du terrain. Ainsi dans Le Matin Dimanche du 29 mars. Le même phénomène d’alignement des médias a été observé dans la presse alémanique à propos du «tueur de minuit», voici sept ans. Amateur de compétitions militaires, Mischa E. s’est donné la mort en cellule.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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