Telenovela saignante et affabulation


Le Matin, ce vendredi 13 février, ne fait pas dans la dentelle. Titre de première page: «ZH: Crime raciste. Torturée, elle perd ses jumelles». L’image principale montre un abdomen féminin légèrement rebondi et lacéré. On discerne notamment, en lettres capitales, deux fois «VP».
En pages intérieures, titre massif: «Lacérée au cutter» ; et ce sous-titre: «Racisme. Une Brésilienne agressée par des néonazis à Stettbach (ZH). Enceinte, elle perd ses jumelles». Reprise de l’image de l’abdomen et photographie des jambes. Sur les deux cuisses on lit verticalement « SVP ». En Suisse alémanique, le sigle SVP est celui de l’UDC (Schweizerische Volkspartei). A cela s’ajoute une photographie de la jeune femme et trois images de synthèse censées raconter l’agression, sans indication de source.
Le récit est vigoureusement mené au présent de l’indicatif. Le journaliste mentionne que la scène de torture est «rapportée par la victime»; que la police zurichoise considère que «les circonstances précises ne sont pas claires»; et dans un petit encadré, qu’elle rapporte la version de la victime «sans la confirmer».
De furtives réserves existent donc. Elles sont écrasées par l’ensemble, titres, texte, images et légendes confondus. Le seul mouvement de recul visible vient d’une réaction du conseil national UDC Yvan Perrin, cité par le journal: «Des cas qui étaient clairs d’emblée et beaucoup moins en cours de route, j’en ai vu passer dans ma carrière». Yvan Perrin, on le sait, est inspecteur de police. Croyait-il si bien dire?
Dans son édition du samedi, Le Matin annonce un «rebondissement»: «La Brésilienne n’était pas enceinte». Et un sous-titre ajoute: «La thèse de l’automutilation se renforce». Une thèse dont il n’était nullement question pourtant dans l’édition de la veille. Depuis lors, le feuilleton se poursuit. Tout se passe comme si le journal cherchait à faire oublier à ses lecteurs qu’il a commencé par les envoyer dans le mur.
Le Matin aurait-il été en mesure d’afficher d’emblée une plus grande prudence? La réponse est donnée par Le Matin bleu du vendredi même. Le titre en page intérieure est affirmatif, mais son libellé manifeste de la circonspection: «L’étrange agression d’une Brésilienne par des skinheads». Le sous-titre est encore plus précautionneux: «Crime raciste? La jeune femme aurait été torturée. Son pays est en émoi». Un adjectif («étrange»), un point d’interrogation, un verbe au conditionnel: cela change beaucoup. De plus, le «Bleu» prend soin de rendre flou le visage de la jeune femme, victime (ou soi-disant telle) digne de protection.
De son côté, Le Temps annonce en titre principal une «mystérieuse» agression. Il recourt largement à l’indicatif. Au cours du récit, il procède cependant à la citation systématique des sources, qui lui permet de rester en retrait. Ainsi, sur l’agression proprement dite: «Ces faits ont été relatés par les médias brésiliens sur la base de témoignages des proches de la victime». Il signale que la police zurichoise prend ses distances par rapport aux déclarations de la jeune femme et souligne en intertitre: «La police sceptique». Comme Le Matin, il présente des images virtuelles, en précisant leur origine, la télévision brésilienne.
Quant à 24heures et à la Tribune de Genève, ils publient un article développé de leur correspondante commune à Zurich. Un point d’interrogation en «une» de la Tribune, l’usage fréquent du conditionnel dans le texte, mais aussi une affirmation lourde: la Brésilienne «a dû se faire avorter» à la suite de l’agression. Cette assertion est confirmée par un propos attribué à son petit ami: «Elle ne se remet pas d’avoir perdu ses bébés».
L’affaire a provoqué de forts remous au Brésil. Une circonstance atténuante pour la presse suisse? Fallait-il donc montrer sans attendre à l’opinion et aux autorités brésiliennes que de tels actes soulevaient en Suisse des sentiments d’horreur et la consternation?
On s’est avisé un peu tard des similitudes avec la prétendue agression raciste d’une jeune femme dans une rame de RER de la région parisienne, qui avait provoqué voici bientôt cinq ans une forte émotion jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat français.
Le Ministère public zurichois a ouvert une enquête pénale contre la jeune Brésilienne, la soupçonnant d’avoir cherché à tromper la police par des affabulations. Aux dernières nouvelles, la soi-disant victime a avoué avoir tout inventé.

(Le paragraphe de conclusion de ce billet a été modifié le 19 février, afin de tenir compte des derniers développements)

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Vos commentaires

Votre billet montre bien comment fonctionne une partie de la presse, et Le Matin se distingue particulièrement dans le genre. En effet, le cas que vous relevez n’est de loin pas le seul.
Dernièrement, Le Matin a annoncé de la même manière, à l’indicatif, sans point d’interrogation et sans réserve les choses suivantes:
– un garçon de 5 ans aurait donné un coup de couteau à sa soeur pour une console de jeu vidéo;
– un inconnu aurait fait irruption sur un parking et tiré à bout portant dans une voiture, tuant la petite amie du chauffeur.
(les conditionnels sont de moi, Le Matin présentait les choses comme des faits certains et avérés!).
Mais il y a encore autre chose: les responsables du Matin online ne supportent pas la critique lorsqu’on leur signale ces manquements élémentaires à la déontologie.
Lundi soir 9 mars, après avoir constaté que j’avais raison de me méfier de l’article paru dans Le Matin, j’ai inscrit un nouveau commentaire: « Et voilà…. c’était de nouveau faux: il n’y avait pas d’inconnu et le petit ami a avoué le meurtre. C’est la troisième fois en trois week-ends que Le Matin nous bourre le mou avec des bobards! » A nouveau le commentaire est supprimé. Je le réinscris alors à deux reprises, et il disparaît aussitôt. A partir de ce moment-là, il me devient impossible d’inscrire de nouveaux commentaires. Mon identifiant est désormais bloqué.
Vous admettrez que mes deux commentaires n’enfreignent en rien la charte des commentaires lisible sur le site du Matin. Mais je me permets de critiquer le fait que Le Matin publie pour la troisième fois en trois week-ends une nouvelle totalement fausse, et c’est ça qui est apparemment insupportable au modérateur.
Il n’est absolument pas correct d’inviter au débat, puis d’effectuer ainsi, en dehors de tout critère rationnel et explicite, une sélection favorable aux commentaires qui vont dans le sens du journal. Soit les responsables du site ouvrent le débat honnêtement, soit ils renoncent à la pratique des commentaires.

PS. On peut trouver de plus amples détails sur les cas cités ci-dessus en consultant le blog « Piques et répliques » (http://pikereplik.unblog.fr)