Pseudonymes anonymes


Je dois habiter, dans la blogosphère, un village breton d’irréductibles. Je commence malgré tout à me poser des questions. Est-il raisonnable, et tout simplement vivable, de continuer à bannir l’usage des pseudonymes sur un site logé dans la Toile? Une telle rigueur est si contraire à la culture des internautes qu’elle pourrait conduire à la longue à s’isoler et dépérir. A se voir rejeter comme un corps étranger.
Sur son blog Vu du Salève (cette montagne à la paroi abrupte qui domine Genève et sa région), Jean-François Mabut ouvre le débat. Son billet recense les points de vue et les politiques de publication de journalistes et de médias français. Le florilège est édifiant. S’y ajoutent des commentaires d’internautes, non moins éloquents, qui complètent les réactions provoquées par un précédent billet.
J’ai souvent parlé de cette question avec Mabut, l’homme aux clés d’or des blogs hébergés par la Tribune de Genève. Je suis forcément influencé par ma fonction de médiateur. Celle-ci veut que je sois interpellé lorsqu’il y a abus. Les «courageux anonymes» ont l’insulte facile et l’écart de langage pour ligne de conduite. Ils blessent, ils outragent.
Or, il m’incombe de veiller au respect des personnes, à la protection des minorités, de dénoncer les discriminations. Cela va parfois au-delà des strictes dispositions pénales. Cela s’inscrit dans l’esprit, et même la lettre, de la charte de déontologie journalistique en vigueur en Suisse. Il faut bien l’admettre, la pente du médiateur est souvent celle du «politiquement correct».
Adopter un pseudonyme, c’est revendiquer au fond l’anonymat d’une communication publique. Le principe me dérange.
Mais je m’aperçois que son refus n’est pas moins dérangeant. Tout un chacun ne dispose pas d’un statut social ou d’une autorité qui lui permettent d’asséner ses vérités sans autre crainte qu’une volée de bois vert virtuelle. Et le vote au bulletin secret n’a-t-il pas marqué un progrès de la démocratie?
Il existe des situations où l’affirmation d’un point de vue expose son auteur à des représailles de son employeur, à la vindicte de ses collègues, au rejet par certains proches.
Dans la vie réelle, l’expression d’une opinion ne peut faire l’économie des formes de la sociabilité, qui conduisent à la polir (la politesse!). Au point de l’anémier parfois. Sur la Toile, ni précautions de langage, ni opérations de raffinage: sous le couvert de l’anonymat, les opinions se donnent à lire sous forme brute, et parfois brutale.
Comme argument en faveur de ce retour à la nature sauvage du langage, l’expression sans fard d’un «état de l’opinion». Voici donc ce que les gens pensent vraiment, et voici comment ils le disent. L’argument se discute: qui sont «les gens», que représentent-ils, combien sont-ils, quels sont leurs arguments? Mais il renvoie à une autre question: comment se fait-il que dans notre société une expression non policée, directe soit considérée comme intolérable au point qu’elle impose à son auteur le masque de l’anonymat?
La solution pourrait passer par le respect de procédures et par l’efficacité de la modération des messages. L’obligation pour chaque internaute de s’inscrire sous son nom et prénom, de donner une adresse électronique contrôlable. La charge pour chaque responsable de site ou chaque auteur de blog de vérifier ces données, avant même de modérer le contenu des messages. Modérer selon quels critères? L’identité de l’auteur étant connue, Mabut en suggère trois: concision, pertinence, courtoisie.
Mais encore. Soyez tolérant envers des formes d’expression plutôt vives, et l’on fustigera votre laxisme! Soyez vigilant, et l’on criera à la censure!
Je plie. Je n’ai pas encore rompu.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Concernant les pseudonymes dans les blogs, sans doute ne peut-on pas résister à la vague. Mais je suis d’accord avec ceux qui parlent d’Internet comme d’une “zone de non-droit”.
On raisonne comme si le fascisme ou d’autres tyrannies ne devaient jamais revenir! Comme l’a bien dit Carla Bruni (dans une interview de l’Express), que se serait-il passé si Internet avait existé au temps de la Collaboration? On l’a critiquée. Il n’empêche que les dénonciations de Juifs (ou autres) y auraient été grandement facilitées et n’auraient même pas laissé la trace compromettante d’une lettre envoyée à la Préfecture.