La ligne de démarcation s’efface


La Tribune de Genève était autrefois logée dans un bâtiment oblong de deux étages, ouvert sur la rue du Stand et regroupant l’ensemble des secteurs du journal: la rotative et l’expédition au sous-sol et au rez-de-chaussée; les ateliers de composition et de mise en page au premier; la rédaction, la direction générale et l’administration au second.
On accédait au dernier étage par un ascenseur vieillot dont la cage se situait très exactement au centre du bâtiment. Il fallait alors la contourner pour gagner les locaux de la rédaction, sur la gauche. Les bureaux des services commerciaux et administratifs occupaient l’autre aile, où était installé le représentant des propriétaires qui avait titre d’administrateur délégué et fonction d’éditeur.
Peu de temps après mon arrivée à la rédaction, à la fin des années soixante, je sortais de l’ascenseur avec le rédacteur en chef de l’époque, Georges-Henri Martin, lorsque celui-ci m’arrêta de manière inattendue au milieu du petit dégagement derrière la cage et me montra le sol. «Voyez, ici passe une ligne entre la direction du journal et sa rédaction. Notre éditeur s’est fait une règle de ne jamais la franchir». Cette ligne de démarcation attribuait au rédacteur en chef la responsabilité d’orienter la politique rédactionnelle et de gérer la liberté de l’information.
L’éditeur de la Tribune de Genève s’appelait Jean Malche. C’était un autre temps. Aujourd’hui, le président des éditeurs alémaniques s’appelle Hanspeter Lebrument. Il est décidé à passer la ligne. «Nous sommes allés trop loin, a-t-il déclaré, dans l’indépendance du journaliste dans son travail». A ses yeux, le code de déontologie de la profession (la Déclaration des devoirs et des droits) comporterait des éléments «aventureux» (je cite une dépêche de l’Agence télégraphie suisse publiée par Le Temps).
Ces propos reposent sur une conception commune de la liberté de la presse comme résultante de la liberté d’expression et de la liberté d’entreprise. Hanspeter Lebrument a d’ailleurs souligné à la même occasion que la liberté de la presse n’est pas seulement une liberté éditoriale, mais aussi une liberté commerciale. Il a appelé ses collègues à mener un combat en vue de la faire respecter contre l’interventionnisme de l’Etat, notamment dans le domaine de la publicité (information donnée par swissinfo.ch).
Pour le reste, c’est la plus totale perplexité.
Le patron des éditeurs alémaniques remet en cause la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes. Or la récente entrée des éditeurs (et de la SSR) au sein de la Fondation du Conseil suisse de la presse a déjà été assortie d’une convention à ce sujet. Entend-il mener une guerre d’usure contre les normes déontologiques, en particulier contre celles qui touchent à l’indépendance rédactionnelle?
Hanspeter Lebrument se réfère habilement à l’exigence de qualité journalistique, que personne ne songerait à contester. Mais c’est pour la mettre aussitôt en rapport avec les performances commerciales. Ainsi la qualité d’un journal se mesurerait à son succès auprès des lecteurs. Sans même cultiver un esprit élitaire, l’argument se discute. Il devient ridicule lorsque la presse gratuite est donnée en exemple, comme le fait Lebrument. Comment comparer, en termes d’attractivité du contenu, un journal qui se vend et un journal qui se donne?
Enfin, le patron des éditeurs alémaniques oublie que si la liberté de la presse n’est pas un privilège des journalistes, elle n’est pas non plus la propriété des éditeurs. Elle appartient à tous, elle est un bien commun. Journalistes et éditeurs n’en sont que les dépositaires.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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