Une manipulation, vraiment?


Un lecteur de la Tribune de Genève s’étonne. Comment se fait-il que le journal n’ait pas parlé de la publication dans Le Monde de documents photographiques censés montrer pour la première fois un amoncellement de victimes de la bombe d’Hiroshima, larguée le 6 août 1945? Et qu’il ait négligé surtout de signaler quatre jours plus tard que ces images auraient été prises en réalité vingt-deux ans plus tôt, lors d’un tremblement de terre qui fit en 1923 plus de cent mille morts dans les environs de Tokyo? «Voilà un exemple de manipulation dont les médias sont capables», affirme ce lecteur.
La Hoover Institution, à l’université Stanford (Californie), a rendu publiques dix photographies le lundi 5 mai. Ces photographies lui ont été remises en 1998 par un soldat incorporé à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les forces américaines d’occupation du Japon. Elles auraient été trouvées à l’époque parmi d’autres, sur des pellicules non développées, dans une cave près d’Hiroshima. En faisant don de ces images aux fonds d’archives Hoover, l’ancien soldat avait demandé qu’elles ne soient pas montrées avant dix ans.
Trois de ces images sont reproduites dans un ouvrage de l’historien américain Sean Malloy, paru en mars de cette année. Une double page paraît le 7 mai dans le quotidien italien La Repubblica. C’est peu après leur publication par Le Monde, dans l’édition datée du 10 mai, que les doutes se manifestent. Un spécialiste japonais, conservateur au Musée pour le souvenir et la paix d’Hiroshima, les exprime ainsi: «Après examen, nous sommes arrivés à la conclusion, le 12, que six des dix photos de la Hoover Institution sont celles de victimes du séisme, et non d’atomisés. Pour les quatre autres, l’enquête se poursuit».
Sans tarder, Le Monde publie dans son édition datée du 14 mai une mise au point circonstanciée, qui occupe une demi-page. En fin de la même semaine, la médiatrice du journal Véronique Maurus revient sur cette attribution malheureuse. Interpellée par plusieurs lecteurs qui rivalisent de sévérité, elle concède que le journal a accordé un crédit excessif à la source première, la fondation Hoover, une institution reconnue. Elle ajoute qu’il a probablement joué de malchance en croyant recouper les informations auprès de l’historien Malloy, alors que les deux sources se fondaient dans doute l’une sur l’autre. La médiatrice n’esquive pas: l’enquête aurait dû être poussée davantage, il est regrettable que sa parution n’ait pas attendu une vérification opérée au Musée d’Hiroshima, en raison du décalage horaire.
Faut-il pour autant parler de manipulation? La médiatrice récuse fermement l’accusation. Qui serait, en effet, le manipulateur? Le soldat américain, aujourd’hui décédé? La fondation Hoover? La Repubblica suivie du Monde? L’histoire de la photographie est jalonnée de doutes (la fameuse image du milicien espagnol par Robert Capa). Elle n’est pas exempte de leurres parfois grossiers (les photographies officielles en Union soviétiques ou en Chine maoïste). Mais en l’espèce, qui aurait intérêt, et lequel, à diffuser délibérément de telles photographies assorties d’une mise en contexte trompeuse?
Une fois de plus la règle se vérifie: parce qu’elle est publique, une erreur répercutée par les médias n’a ordinairement qu’une durée de vie assez brève. Le manque de vigilance ni la précipitation ne fondent une volonté de manipulation.
Quant au silence observé dans cette affaire par la Tribune de Genève, il peut s’expliquer par la rapidité de l’enchaînement entre l’information et son démenti. Il peut s’expliquer aussi, plus simplement, par l’attention portée en ce mois de mai à d’autres drames, en Birmanie et en Chine, dont la réalité tragique prend certainement le pas sur un accident médiatique.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Autant le dire tout de suite, je n’arrive pas à trouver une raison de crier à la manipulation. Peut-être parce que je bénéficie du recul qu’offre le médiateur…

On tait une information, cette découverte de photo. Elle peut tout à fait être considérée comme une information à importance limitée. Crier à la manipulation est donc, à mes yeux, très exagéré.