Les petits rapporteurs


Rapporter est un vilain défaut. Cela s’apprend dès l’école maternelle. Mais la vie nous enseigne que rien n’est simple. Voilà qu’un lecteur lausannois attire mon attention sur le terme «délation» dans 24 heures, qui serait souvent utilisé à mauvais escient. Pouvez-vous rendre les journalistes attentifs, me demande-t-il, «au fait qu’une dénonciation n’est pas toujours une délation»? Donner à la police le signalement d’un grand blond qui a volé à l’arraché le sac à main d’une personne âgée, avance-t-il, ce n’est pas de la délation.
Le dictionnaire Robert lui donne raison: la délation est une dénonciation inspirée par des motifs méprisables. La différence entre les deux notions tient donc à l’intention et non à l’acte lui-même. Tout le monde sera d’accord. Mais les intentions n’existent elles-mêmes qu’en fonction d’un contexte social ou politique. Il faut y voir de plus près.
L’article qui a déclenché ce courrier est publié dans les éditions du 22 avril et intitulé «Sus aux étrangères envahissantes et nuisibles». Il ne porte pas sur une campagne xénophobe. Il s’agit d’une incitation aux citoyens qui courent la nature de repérer et signaler la présence de végétaux indésirables, comme la berce du Caucase qui provoque des brûlures ou le séneçon du Cap toxique pour le bétail.
«Concours de délation… pour aider la nature», écrit non sans ironie l’auteur de l’article.
Cette délation-là ne repose effectivement en rien sur des motifs méprisables. Le glissement de sens est ici sans conséquence. L’auteur de l’article m’assure de bonne foi qu’il lui semble n’avoir jamais employé ce terme dans le journal, jusqu’à ce jour. Le rédacteur en chef, lui, se montre plutôt sceptique quant à la fréquence supposée d’une confusion entre délation et dénonciation.
Tout le monde me renvoyant au moteur de recherche interne des publications d’Edipresse, je m’exécute. Au cours des douze derniers mois, je découvre douze occurrences où apparaît la notion de délation. Dans trois cas, le terme est utilisé au deuxième degré. Dans deux autres, il porte sur les mesures prises par les autorités du tennis pour lutter contre la pratique des paris sur des rencontres truquées – il se discute. Il pourrait se discuter aussi à propos de la dénonciation à la justice du commandant de la police municipale lausannoise pour abus d’autorité, émanant d’une source interne anonyme. Il s’impose en revanche à propos de la remise aux autorités allemandes d’une liste de clients ayant placé des fonds dans une banque du Liechtenstein, l’employé de la banque ayant reçu en échange de ses informations quelque cinq millions d’euros. Dans quatre autres articles, enfin, il s’agit de déclarations rapportées par le journal, qui opèrent pour la plupart des distinctions entre dénonciation légitime et délation amorale.
La référence la plus intéressante est la plus ancienne. A l’occasion du Salon du Livre et de la Presse de l’an dernier, 24 heures publie un texte de Mikhaïl Chichkine, auteur de La Suisse russe. Il s’agit bien entendu d’une traduction. L’auteur y rapporte une anecdote racontant la visite de tombes égyptiennes dans la vallée du Nil par un groupe de touristes formé de Russes et de Suisses.
Il est interdit de photographier à l’intérieur des tombes. Les Russes ne s’en privent pas. Les Suisses s’en offusquent et l’un d’eux – «un garçon sympathique avec une boucle d’oreille», écrit Chichkine – le signale au gardien avant de désigner à la police les « voleurs d’images». Il s’en félicite auprès de sa compagne. Commentaire de l’écrivain: un changement de rôle serait impossible, «passer pour un délateur, dans la conscience russe, est une honte dont on ne peut pas se laver». L’amour du petit couple n’y aurait pas survécu.
Et plus loin: «La délation suisse vient d’un souci citoyen d’union avec l’Etat, protecteur des intérêts de la population. La délation russe, elle, vient de la crainte inspirée par le pouvoir».
Chichkine en arrive à imaginer un traité De la nature des délations. Mais cela nous éloignerait des petits rapporteurs.

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