Le dessin de presse et le bon goût


Il existe une Organisation des médiateurs de presse, qui définit les principaux champs d’intervention de la médiation entre le public et les médias: l’exactitude, l’équité, l’équilibre et le bon goût des informations. Je m’y rallie. Une expérience de dix ans m’amène aux mêmes conclusions.
Mais comment définir le bon goût? Tenter de circonscrire ce qu’est le mauvais goût n’est ici d’aucun secours. Chacun a sa propre perception. «Des goûts et des couleurs…», dit-on. Les terrains les plus sensibles sont ceux de l’image: la photographie et le dessin de presse.
Plusieurs lecteurs de la Tribune de Genève en ont apporté une nouvelle fois la démonstration, après la parution d’un dessin de Gérald Herrmann. On y voit Ingrid Betancourt, enchaînée à un banc, face à quatre de ses gardes des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Titre du dessin: «Betancourt libérée». Texte inscrit dans la bulle commune aux quatre gaillards: «Poisson d’avriiil!»
«J’aime ses dessins et généralement son humour noir, écrit l’un d’eux à propos de Gérald Herrmann. Mais aujourd’hui, vu les circonstances, je trouve de (très) mauvais goût la plaisanterie (…) même prise au second degré. Même pour un… 1er avril!». D’autres lecteurs sont plus sévères. Comment le rédacteur en chef du journal peut-il accepter «une telle ignominie», demande un membre d’Amnesty International? Plus direct encore, ce message à l’auteur du dessin: «Vous ne méritez d’être traité que de salaud tellement votre dessin (…) est une preuve d’imbécillité».
N’en jetez plus! Herrmann a lui-même répondu à certains des lecteurs. Il admet que son dessin n’est pas du meilleur goût. D’autres ont reçu une réponse du rédacteur en chef. Celui-ci reconnaît être « mal à l’aise » avec ce dessin. Il en précise toutefois la double intention: dénoncer une mise en scène médiatique excessive, visant davantage à provoquer l’émotion dans le public qu’à créer des conditions favorables à la libération de la prisonnière; dénoncer le sadisme des guérilleros des FARC.
Comme médiateur, j’ai beaucoup d’indulgence pour les dessinateurs de presse, qui se situent sur le fil du rasoir. Herrmann n’est pas de ceux qui ne cherchent qu’à choquer pour choquer. Il souhaite faire réfléchir. Il n’y réussit pas toujours. Pour ma part, j’avoue ne pas avoir été scandalisé par le dessin du 1er avril. Alors que de nombreuses personnes sont retenues en otage dans le monde, et non dans la seule Colombie, la situation d’Ingrid Betancourt semble la seule à requérir à ce point l’attention des médias. Cette attention est de nature à augmenter la « valeur d’échange » de la prisonnière plutôt qu’à accélérer sa libération. Son sort a déjà fait l’objet de fausses annonces au cours des derniers mois. Il donne lieu à des mobilisations politiques dont les motivations ne sont pas purement humanitaires.
C’est tout ce contexte que j’ai lu dans le dessin litigieux. Mais puisque l’auteur lui-même admet avoir manqué sa cible, je ne me montrerai pas plus royaliste que le roi. La seule chose que je peux attester, c’est que Gérald Herrmann ne se range jamais ailleurs que dans le camp des victimes.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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