Des peines très discrètes


Abonné de la Tribune de Genève et résidant à Berne, ce lecteur ne comprend pas le peu d’attention prêté par le journal au jugement rendu au terme du procès de Schmitten, du nom de cette localité où s’étaient produits en 2005 de graves actes d’abus sexuels sur des mineures.
Sur le fond, il se dit scandalisé par la faiblesse des sanctions prononcées par les juges du Tribunal pénal de la Singine. Le principal accusé écope d’une peine de quarante-deux mois ferme; un autre de trente-six mois de prison, dont douze ferme. Trois de leurs comparses se voient infliger une peine de prison ou des amendes avec sursis. Le sixième est acquitté.
«Je ne peux m’expliquer cette coupable mansuétude, m’écrit mon correspondant, que par la peur des juges d’être accusés de xénophobie ou par l’intimidation qu’ils ont dû subir, ou les deux à la fois».
Son indignation à la lecture du jugement est accrue par le traitement journalistique, concis et factuel. «Il m’a fallu aller en page 9 […] pour trouver une minuscule dépêche d’agence coincée en bas de page ». Pourquoi une telle discrétion? Est-ce parce que les prévenus sont d’origine étrangère? «Ce n’est pas la première fois que je constate que vous avez une fâcheuse tendance à manipuler l’information pour protéger des délinquants d’origine étrangère. […] Je comprends parfaitement que vous ne cherchiez pas à attiser la haine entre les habitants de ce pays. Mais cela doit-il empêcher de dire la vérité?»
L’occasion m’est régulièrement donnée d’aborder la question de la mention de la nationalité dans les affaires judiciaires. Je maintiens que la meilleure manière de ne discriminer aucun des groupes vivant en Suisse, tout en ne sacrifiant pas des éléments d’information parfois utiles à la compréhension des faits, est de signaler systématiquement, sobrement, sans emphase la nationalité des délinquants, ou leur appartenance cantonale s’ils sont des Suisses.
L’absence de réaction du journal devant la clémence des juges, dénoncée par ce lecteur, révèle-t-elle une démission face à la justice, une complaisance envers les condamnés? Les médias n’ont pas pour habitude de commenter les jugements. Il ne leur appartient pas de rendre la justice à la place des tribunaux, ni avant ni après le procès. Dans la presse genevoise et lausannoise, tous les journaux du jour s’en sont tenus à cet usage.
La concision, enfin, du compte rendu. La dépêche de l’Agence télégraphique suisse (ats) publiée par la Tribune de Genève tient en une trentaine de lignes. 24 Heures consacre au jugement moins de dix lignes, Le Matin moins de quinze. Seul Le Matin Bleu donne à l’affaire une place comparable à celle de la Tribune, retenant pour sa part une dépêche d’Associated Press (AP), qui indique l’origine serbe de trois des cinq condamnés.
Pourquoi des informations aussi lapidaires? Plusieurs raisons. Une large publicité médiatique a été accordée à l’affaire lorsqu’elle a été mise au jour en novembre 2006. Les principaux faits ont été rappelés au moment de l’ouverture du procès, de manière détaillée par Le Matin. Le procès s’est tenu à huis clos, à la demande des avocats des victimes. Au moment du prononcé du verdict et de l’annonce publique des peines les seules informations nouvelles tiennent donc à la décision des juges.
Le procès de Schmitten a fait l’objet d’un traitement ordinaire. Il devrait en être de même de celui de Seebach (Zurich), qui porte sur des viols collectifs. Il s’est déroulé lui aussi à huis clos et le jugement est attendu ces prochains jours.

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Vos commentaires

Je comprends parfaitement certains de vos arguments, en réponse à mon interpellation. Il me semble néanmoins qu’il y avait un autre élément nouveau, que j’ai signalé, à savoir la réaction des accusés. Selon la RSR, ils se sont conduits avec une scandaleuse arrogance à l’énoncé des verdicts.
Cela prouve que ces personnes, depuis le moment des faits il y a presque 3 ans, n’ont en aucune façon pris conscience de la gravité de leurs actes. La prison n’est certainement pas une solution idéale, mais c’est la seule que la société ait trouvé jusqu’à présent pour permettre à des êtres à la dérive de s’arrêter pour réfléchir à leurs comportements déviants et à leur devenir. En l’absence de toute compassion manifestée à l’égard de leurs victimes, il est à craindre que ces êtres recommenceront à la première occasion.
Et ici, je trouve que cela devient un problème de société. Savoir, aujourd’hui, que certaines de ces personnes sont en liberté, que d’autres sortiront très rapidement et que le plus « sévèrement » puni sortira de prison dans 42 mois, à l’âge de 22 ou 23 ans, en n’ayant fait aucune prise de conscience (en tout cas il n’a pas semblé vouloir en prendre le
chemin) et peut-être même endurci par ce séjour en prison, cela fait froid dans le dos.
Les médias devraient engager un vrai débat de société car personne ne peut être satisfait ni par l’hystérie sécuritaire à l’américaine (2 millions de personnes incarcérées, en majorité des Américains d’origine africaine), ni par le laxisme de nos autorités (« nos prisons sont pleines et nous n’avons pas d’argent pour en construire de
nouvelles ») et de nos juges.
Nous devons, en tant que société, nous défendre avec intelligence et avec conscience contre les comportements déviants de quelques-uns. Relâcher aussi vite des délinquants aussi dangereux est un manque de respect envers la douleur des familles touchées et ne servira très probablement pas à modifier positivement la conscience des personnes condamnées.