La mort d’un prêtre: la presse a-t-elle passé les bornes?


Un prêtre s’est donné la mort dans le canton de Neuchâtel. Il était depuis plusieurs jours l’objet d’une campagne menée par la presse neuchâteloise et divers journaux romands, sans que son identité soit cependant divulguée. Il avait été dénoncé pour des abus sexuels commis dans les années quatre-vingt. L’affaire avait fait l’objet d’un non-lieu : au moment où la justice en a été saisie, en 2001, les faits étaient prescrits.
L’émotion a été vive dans son entourage. La famille considère qu’il aurait dû bénéficier d’un droit à l’oubli. Au sein de l’institution, on assure qu’il faisait l’objet d’un contrôle médical régulier et d’un accompagnement de la part de l’équipe pastorale. Il était tenu à l’écart des enfants.
Alors, la presse en a-t-elle trop fait ? La question m’a été posée à chaud lundi par l’émission Forum de la RSR, puis par Le Temps. Sur l’action des médias, j’en reste à ma première appréciation. Oui, les médias en font beaucoup depuis quelques semaines sur les affaires de pédophilie dans l’Eglise catholique. Oui, cette attention peut paraître disproportionnée en regard des innombrables sujets d’actualité, qui mériteraient peut-être des informations et des commentaires plus nourris. Cette concentration soudaine et passagère est un phénomène médiatique bien connu : une fois que la bonde est lâchée, tout se déverse. Serait-elle pour autant abusive, injuste ? Elle me paraît à la mesure du silence pesant qui a entouré pendant trop longtemps ces affaires au sein de l’Eglise catholique.
La presse aurait-elle néanmoins passé des bornes ? Se serait-elle lancée dans une chasse aux sorcières ? Les limites sont particulièrement incertaines dans le domaine de la pédophilie. Le principe de la présomption d’innocence commande aux médias de taire l’identité d’une personne visée par une plainte ou inculpée. Mais son application risque toujours d’élargir le soupçon : en l’espèce à d’autres prêtres, d’autres paroisses, d’autres communautés. La presse ne peut être tenue par ailleurs pour responsable de campagnes et de dénonciations sur l’Internet, de la part de particuliers
La sûreté des témoignages n’est pas non plus toujours assurée. La comparaison a été faite ces derniers jours avec l’affaire d’Outreau (qui reposait sur une sordide histoire d’inceste). La parole d’enfants déstructurés par les actes subis reste en effet fragile. Une fois qu’ils sont devenus adultes, on ne peut exclure non plus la survivance d’une part de fantasme. Mais le paradoxe est alors que, toute fondée qu’elle puisse être, leur plainte finit par échouer devant la justice, à cause de la prescription.
La mort volontaire du prêtre de Neuchâtel ne peut faire oublier les drames de nombreux enfants, filles ou garçons, dont la vie été saccagée par des abuseurs au point qu’ils sont allés parfois, eux aussi, jusqu’à se l’enlever. Elle peut conduire certains proches ou fidèles à dénoncer la pression médiatique – le prêtre lui-même ne l’aurait plus supportée. Elle sanctionne tout autant l’incapacité de la hiérarchie à gérer des situations de souffrance, dont il ne faut pas oublier que les enfants sont les premières victimes.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

On peut ne pas toujours être d’accord avec vous. Ce qui parait normal. Mais je dois vous reconnaître une grande qualité: dans le tourbillon médiatique dans lequel nous baignons, vos raisonnements nuancés et clairement exposés sont des moments de respiration fort bien venus!
Si seulement l’ensemble de nos médias s’accordaient plus souvent ce temps de réflexion, donc de nuances!

Votre plaidoyer pro domo est excellent; mais la presse , selon moi, n’est pas immaculée et innocente dans cette affaire. Une titraille et une mise en évidence exagérées l’ont fait dériver dans une démesure de l’émotionnel dont la justification est avant tout commerciale. C’est indigne pour la profession de journaliste. Plus de mesure et de pondération auraient permis de développer ce dossier avec plus de tact sans pour autant dénaturer les faits qui restent bien sûr sacrés. Une question demeure: la presse n’est-elle pas, du moins en partie, responsable de mort d’homme dans cette affaire?

Comment peut-on expliquer que le mot pédophilie soit utilisé à tort et à travers? Les médias, auxquels vous avez consacré de nombreux écrits, n’ont-ils pas laissé la passion submerger les faits?
Dans l’affaire du prêtre de Neuchâtel, il serait bon de s’interroger sur ces faits et uniquement sur eux. Dans un cas contraire, il vaudrait la peine de faire preuve de la plus extrême prudence.
Selon quelques éléments, que je n’ai pas vérifiés et qui ont été publiés par une gazette, il semble qu’il s’agisse d’une relation hypothétique d’un jeune adulte âgé de 20 ans avec un adolescent âgé, lui, de 17 ans, c’est-à-dire qu’il n’est pas question d’enfant, et que les deux se retrouvaient au-dessus ou près de la majorité légale actuelle de 18 ans. Parler de pédophilie apparaît ici comme un abus de langage. Quant à l’individu incriminé, il n’était pas encore prêtre à l’époque des faits. Le rôle des médias n’est pas de criminaliser les relations homosexuelles, en utilisant ce mot – mortel aujourd’hui pour un prêtre – qui fait croire à une odieuse relation sexuelle avec un enfant pré-pubère.
Cette chasse au pédophile fait penser au fameux film de Fritz Lang, « M le Maudit », dont les ignobles images de lynchage public restent toujours d’actualité. Dans notre société il faut des victimes expiatoires à tout prix, à défaut on trouvera un prêtre dont on noircira la réputation. C’est à la mode!
A Genève, plus précisément à Meinier, nous avons eu notre petit Outreau récemment. La Tribune de Genève indiquait que des enfants avaient déjoué un complot organisé par un horrible pédophile, recherché au moyen de l’ADN! Et au final on a trouvé un brave père de famille qui voulait distribuer des jouets inutilisés. Après un véritable délire collectif, auquel les médias ont largement pris part, la vérité a pu être trouvée. Très sérieusement, il vaudrait la peine de s’interroger sur certaines pratiques politico-judiciaire et surtout médiatiques qui peuvent détruire des innocents.

A mélanger plusieurs sujets, on arrive à tout expliquer, à tout excuser.
Un homme à qui on n’avait rien à reprocher depuis 20 ou 25 ans, poursuivi par la curée des médias, s’est donné la mort. J’essaie d’imaginer sa solitude, son angoisse, son agonie… et son dernier geste. Je pleure.
Que je sache, la société souhaite toujours le rachat de ceux qui ont fauté. Après Champ-Dolon, un nouveau départ dans la vie!
Les manquements de la hiérarchie catholique ne peuvent justifier la mise à mort de celui à qui on n’avait plus rien à reprocher. Il s’agit de deux personnes différentes. La faute de l’une ne justifie pas la punition injuste de l’autre.
Je souhaite que les initiateurs de la curée aient parfois des cauchemars, tel Boris Godounov. Ils n’en mourront pas, eux.
Je suis un compatriote du Père Dominique Wiel, ce prêtre qui a été très méchamment calomnié dans l’affaire d’Outreau, qui a fait de la prison et dont le sort ainsi que celui des autres innocents a profondément choqué nombre de Français, dont je suis.

Vous affirmez que « La presse ne peut être tenue par ailleurs pour responsable de campagnes et de dénonciations sur l’Internet, de la part de particuliers. » C’est faux et j’en apporte la preuve. Dans son édition du 19 janvier 2008, Le Temps utilise le pseudonyme « Pierre-Antoine » pour évoquer l’abbé Paul-André P. Puis, dans son édition du 22 janvier 2008, Le Temps écrit « Quant au quatrième, un curé pédophile qui a violenté un jeune garçon à Fribourg dans les années 1980 (édition du 19.01.2008) avant de récidiver, semble-t-il, à Vevey, les faits le concernant sont prescrits. » Cinq erreurs grossières en une phrase: 1) Les faits n’ont jamais été ni jugés, ni prouvés, le journaliste devait utiliser le conditionnel. 2) Il n’y a jamais eu la moindre accusation de violence. 3) La victime présumée n’était pas un jeune garçon, mais un adolescent de 17 ans. 4) L’affaire a éclaté en 2001 alors que le prêtre se trouvait à Vevey, il n’y a jamais eu le moindre soupçon d’une éventuelle récidive. 5) « Un curé pédophile » : même sans la prescription, même si l’abbé P. avait été reconnu coupable, il ne s’agissait en aucun cas de pédophilie!
Le plus grave dans tout cela, c’est que le blogueur neuchâtelois qui a lancé la traque sur Internet s’est inévitablement basé sur ces fausses informations. Voici deux extraits de son blog: 1) « Le prêtre pédophile ne s’appelle pas Pierre-Antoine – puisque ce pseudo est utilisé dans les journaux pour parler de lui ». 2) »Le Temps laisse entendre qu’il connaît l’identité du criminel ».
Oui, La presse est responsable!

Nous avons décidé de briser le mur du silence en créant l’association l’Innocence profanée car nous disons stop à l’hypocrisie de l’Eglise. L’association, basée à Paris (www.innocenceprofanee.org) est chargée de recueillir les témoignages de victimes de gens d’églises et de leur venir en aide. Des victimes, il y en a partout dans le monde et elles commencent à parler tout doucement.